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La Fille publique, Cheyenne Carron réalise un film superbe sur la famille

La Fille publique, Cheyenne Carron réalise un film superbe sur la famille

26 avril 2013 | PAR Olivia Leboyer

Un très beau film autobiographique sur la filiation, le sens de la famille. Yasmeen, placée dans une famille d’accueil merveilleuse, désire porter le nom des Carron et choisir librement sa vie.

En prologue, une scène de jeu, joyeuse, entre un père et sa floppée d’enfants. Le tableau a quelque chose d’idyllique. C’est presque le cas. Les Carron ont quatre enfants (puis cinq), dont les statuts diffèrent : l’un, François, est leur fils biologique (un second bébé, Juliette, naîtra des années plus tard), un autre, Esteban, leur fils adoptif, et les deux filles, Iman et Yasmeen, ont été placées chez eux par la Dass. Leurs « géniteurs » n’ayant pas rempli les papiers nécessaires, elles ne peuvent pas être adoptées pour l’instant.

Toute son enfance, Yasmeen gardera dans un coin de sa tête la peur panique d’être, du jour au lendemain, arrachée à sa famille d’accueil. Cette famille, elle y est profondément, viscéralement, attachée. Avec sa mère, Agnès, la relation est très forte, presque animale. Même si elle a grandi, Yasmeen (incarnée par Doria Achour, bouleversante de naturel) se blottit toujours contre elle, pose sa tête sur ses genoux, lui mord la main, dans des scènes proches de tableaux bibliques. Agnès (Anne Lambert, resplendissante) ressemble, par instants, à une pieta. Agnès étant croyante, Yasmeen se sent, elle aussi, attirée par la religion, par la grande famille des catholiques. Par l’école et sa discipline aveugle aux singularités, non. Yasmeen sèche les cours, traîne avec ses copines, et passe le temps en regardant film sur film. C’est son père (Joël Ravon, excellent) qui l’a initiée aux mystères du cinéma, en lui faisant découvrir la belle Ginette Leclerc, l’inquiétant Noël Roquevert, ou encore les films de Clouzot. « Oublier ce qu’on a appris pour apprendre à rêver », cette réplique frappe la jeune fille, qui décide que ses rêves seront grands. Rêves de cinéma, rêves de famille, qui trouvent dans La Fille publique leur belle assomption.

Car l’histoire est autobiographique. Yasmeen, c’est Cheyenne Carron, avant qu’elle acquière enfin son nom. Dans un cinéma, elle rencontre une jeune fille qui rêve de devenir actrice (Agnès Delachair, apparition-clin d’œil au précédent film de Cheyenne Carron, Ne nous soumets pas à la tentation, dont un extrait apparaît fugitivement : Jean-François Garreaud, hagard, sur une route). Pour la première fois, Yasmeen confie à quelqu’un son désir de création : et si le désir est suffisamment fort, pourquoi les choses n’arriveraient-elles pas ? Energique, obstinée, fière, Yasmeen, se bat, se heurte aux autres, cogne aux portes fermées, sans jamais se résigner, sans lâcher cette colère régénératrice.

Une fois déclarée pupille de la nation, Yasmeen doit encore attendre : sa sœur refuse de se lancer immédiatement dans la procédure pour être adoptée par les Carron et, surtout, leur « génitrice » est réapparue et souhaite reprendre ses filles. Iman envisage de la connaître mieux. Mais Yasmeen ressent une peur, un dégoût, très violents. Ses attaches sont fermement ancrées dans cette maison à la campagne, avec ses parents aimants et ses frères et sœurs. Un amour puissant, une complicité réelle lie ces sept personnes, et la loi n’a rien à voir là-dedans. Pourtant, la conquête du nom et de la reconnaissance officielle prend une place croissante dans la vie de Yasmeen, qui ne peut avancer, se construire, tant que tout n’est pas résolu. Avec le choix du prénom, guerrier et fraternel (pour se lier davantage à son frère Esteban), Yasmeen conquiert sa liberté en devenant, enfin, Cheyenne Carron.

Filmé avec pudeur, naturel et bienveillance, La Fille publique est un grand et beau film sur l’amour et la famille.

La Fille publique, de Cheyenne Carron, France, 2h13, avec Doria Achour, Anne Lambert, Joël Ravon, Almaz Papatakis, Tristan Gendreau, Ulysse Pillon. Sortie le 12 juin 2013.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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