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Josef Hader à propos de « La tête à l’envers » : « Je suis chercheur qui se consacre aux insectes avec amour »

Josef Hader à propos de « La tête à l’envers » : « Je suis chercheur qui se consacre aux insectes avec amour »

27 mars 2018 | PAR Yaël Hirsch

Présenté à la Berlinale en 2016, vu dans plusieurs festivals dont Arras en France, La tête à l’envers, premier film réalisé par le comique autrichien Josef Hader arrive en France ce 28 mars. Une satire cruelle et drôle qui est déjà culte dans les pays germaniques, dont nous parle son auteur, réalisateur et interprète principal.

Cela fait un peu plus d’un an que le film circule dans des festivals. Votre opinion sur votre propre film a-t-elle changé avec ce temps de partage avec le public et cette exposition à plusieurs pays ?
Traverser l’Europe, c’est une nouvelle expérience pour moi. Je suis normalement restreint au monde germanophone. Avec ce film, je suis allée en Croatie, en Russie et d’autres pays en Europe. Je découvre avec beaucoup d’intérêt le regard de chaque pays sur mon film, sur son humour. Mais pour être honnête, je pense que voir des films réalisés par d’autres est plus enrichissant pour moi que de revoir mes films après des années.

La première image du film, qui est celle de l’affiche, est très visuelle, très cinématographique avec ces grands espaces humides, cette neige qui tombe sur la ville. Comment avez-vous imaginé votre scénario dans cet immense paysage ?
Je voulais le faire comme ça. En me lançant dans cette aventure, je me suis dit que la plus grosse erreur que je pouvais faire était de ne pas prendre suffisamment de risques. J’ai travaillé avec deux jeunes directeurs de la photographie et nous avons essayé d’être courageux. Nous voulions réaliser un film visuel et non un film centré sur les dialogues, comme c’est souvent le cas en Autriche…

Le cinéma a-t-il toujours été une source d’inspiration pour vous ? Aussi pour votre travail de stand up ?
Dès l’enfance. J’ai toujours aimé aller au cinéma. J’ai d’abord découvert les films du Nouvel Hollywood, comme French connection ou Bonnie and Clyde. En vieillissant, j’ai réalisé à quel point les films avaient changé. A l’époque, les films n’ayant pas une happy-end étaient forcément modernes. Seuls les vieux films ont une fin heureuse.

Votre film est donc moderne !
Les choses ont changé ! A présent, j’aime avant tout les films centrés sur un petit nombre de personnages. J’aime les films français et j’apprécie de plus en plus les films scandinaves. Pour moi, il n’y a pas de différence entre les films à grosse audience et les films d’auteurs. Les réalisateurs essaient de faire les deux avec un même film. Cette vision des choses a beaucoup influencé mon travail.

Parlez-nous du personnage principal que vous interprétez. Il rappelle presque Kafka avec la métamorphose qu’il subit.
Il peut y avoir un lien avec Kafka. C’est un homme qui se lève et qui réalise que tout a changé. Et ce n’est pas un hasard qu’un homme ait écrit cette histoire et pas une femme. Mon film décrit cette peur de l’échec d’un héros masculin dans un monde dominé par les hommes, une société dominée par les pères, ce qui peut être mis en relation avec Kafka.

Et il est dans le déni ?
Il espère trouver la solution. Sa réaction est intéressante. Un journaliste au chômage peut faire beaucoup de choses : il peut écrire pour différents journaux ou créer un blog. Il peut vivre de ces petites activités. Il n’est pas pauvre. L’argent n’est pas le problème. Mais pour lui, c’est une catastrophe existentielle. La vraie raison est qu’il est véritablement connecté à son travail. Son travail est sa seule raison de vivre.

Vous pensez que cela est caractéristique des critiques musicaux, en particulier de musique classique ?
Non, mais à l’origine les critiques musicaux avaient beaucoup de pouvoir. Ils pouvaient briser la vie d’un artiste. Les personnages comme mon héros recherchent ce genre de jobs qui leur confèrent du pouvoir.

Le retour à l’état de nature, à l’état sauvage peut être une rédemption. Pas dans votre film… Le retour à la nature est normalement une chose très saine qui nous permet de retrouver le bonheur. Lui, retourne à la nature parce qu’il croit qu’il sera seul. C’est la grande erreur du citadin qui croit qu’il n’y a personne à la campagne. Simplement parce qu’à première vue, il n’y a personne.

Il y a aussi quelque chose de très drôle dans ce retour à quelque chose de brut. Quand le héros a envie de faire quelque chose, il le fait. Il n’y a plus de pensée, de devoir. Et c’est souvent décalé
Il peut uniquement le faire au prix d’une double vie. C’est quelque chose que font beaucoup d’hommes ! Il se crée un certain soulagement, une certaine liberté. Mais cela a un prix, et le prix est peut-être, justement, sa relation avec sa femme.

Que dit votre film sur le couple. On a l’impression que les conjoints ne vivent pas ensemble mais l’un à côté de l’autre…
Je pense en effet que le problème commence bien avant le licenciement. Dans toutes les relations, le problème vient d’un manque de communication. Chacun reste sous sa carapace. C’est le couple européen moyen. Et quand arrive cet évènement, il ne sait pas du tout le gérer. On m’a souvent demandé pourquoi il était incapable d’en parler à sa femme. Seules les femmes m’ont posé cette question, jamais les hommes.

Sa compagne aussi est incapable de gérer leur situation… Elle est engluée dans son désir d’enfant… Etes-vous cruel avec vos personnages ?
On va peut-être définir mon attitude comme celle d’un chercheur qui se consacre aux insectes avec amour. J’aime beaucoup mes personnages et en même temps, je les regarde avec une certaine distance. On en revient d’ailleurs à Kafka : je les regarde un peu comme des insectes.

Vous vous occupez du scénario mais êtes aussi réalisateur et acteur. N’est-ce pas trop difficile de tout faire dans un film ? Le ferez-vous aussi dans votre prochain film ?
C’était difficile, oui. Je joue le rôle du personnage principal. C’est un héros très passif. J’ai choisi de le jouer car je sais incarner ce genre de personnage sans perdre la sympathie du public. Un acteur qui interprète un personnage passif a du mal à s’attirer la sympathie du public, justement parce qu’il ne fait rien. Et quand il fait quelque chose, ce n’est pas ce qu’il faut faire. A un certain moment du film, je me suis sérieusement demandé si je devais jouer ce personnage. J’ai été finalement convaincu que je pouvais conserver toute la sympathie du public malgré ce caractère passif. Mais ne veux pas jouer le héros de mon prochain film. Je voudrais être son contraire parce que je crois que le duo « réalisateur et méchant» est une bonne combinaison.
visuel : affiche officielle

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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