A l'affiche

 Interview de Sofia Djama: « Alger est une ville épuisée, et qui pourtant est si généreuse. »

 Interview de Sofia Djama: « Alger est une ville épuisée, et qui pourtant est si généreuse. »

14 décembre 2017 | PAR Donia Ismail

Après une foule conquise à Mostra de Venise, une pluie d’acclamations par la presse et une présence au Festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec, Les Bienheureux de la réalisatrice algérienne Sofia Djama, est enfin en salles. Un film d’une puissance rare qui arpente l’avenue des souvenirs douloureux de la Guerre civile algérienne et de son héritage dans l’Algérie d’aujourd’hui. Rencontre avec l’une des figures du nouveau cinéma algérien, Sofia Djama.

Donia: Pourquoi ce nom Les Bienheureux ?
Sofia Djama: Il y a l’ironie parce qu’évidemment on a l’impression que la quasi totalité des personnages est empêtré dans une espèce de tristesse profonde, de mélancolie, de sentiments d’échec et d’amertume. Néanmoins, il y a du mouvement, et la vie c’est le mouvement! Le contrepoint est cette jeunesse qui s’invente ces espaces de liberté, et créent sa propre façon de concevoir la vie. Ils sont en résistance, ils aspirent au bonheur et bénis soient les Heureux!
Les adultes sont tout bonnement déçus. Ils sont descendus manifester en octobre 1988 contre un régime totalitaire. Ils avaient ce rêve de démocratie, qui finalement a été détruit par le FIS (parti islamiste). La génération du couple, Amal et Samir, aspirait à quelque chose qui s’est totalement écroulée. Eux sont imprégnés d’idéologie; ils sont confrontés à une jeunesse qui a rompu avec l’idéologie.

D: Qu’est-ce qui a motivé un tel film?
SD: Déjà, un besoin de nous raconter. Les Bienheureux vient d’une nouvelle que j’avais écrite il y a quelques années. Du coup, j’ai commencé par écrire un objet littéraire qui m’a emmenée vers un désir de cinéma.

D: Le politique est omniprésent dans le film. On y voit un état est presque démissionnaire…
SD: Oui! Le film raconte comment le politique et l’Histoire rentrent dans l’intimité et comment ils traversent les gens. Mais aussi comment ils abiment les personnes. Samir s’accroche à une nostalgie, à une vision idéologique, tandis que sa femme, Amal, est plus dans la lucidité du présent et dans son amertume. Contrairement à Feriel, aux jeunes, Amal est réelle par rapport à la situation du pays. Son amertume est liée au faite qu’elle a vécu une guerre civile, qu’elle n’en peut plus. La situation, politique et historique, exacerbe et peut être accélère leur délitement.

D: Les Bienheureux, c’est aussi l’histoire de l’héritage des années noires dans les vies de chacun…
SD: C’est formellement ça. C’est une histoire d’héritage. Le couple de Bienheureux sont des héritiers de l’indépendance de l’Algérie, les héritiers d’une Algérie prometteuse. Un pays qui était appelé à n’être que dans le progrès. Finalement tout s’écroule. Et c’est ce qui rend la chose vraiment plus douloureuse. Tandis que les jeunes héritent d’une guerre civile. Ils ne savent pas quoi en faire. Ils sont en rupture avec l’héritage idéologique et ils ont juste envie de vivre l’instant. Ils ont une telle aversion envers le politique et l’idéologie car ils ont le sentiment que c’est ça qui a foutu le pays dans une situation de chaos.

D: Il y a aussi une grande place accordée à l’ennui. Pourquoi cette place est-elle si importante?
Parce qu’on peut se faire chier comme des rats morts à Alger [rires].

D: Pourquoi à Alger plus qu’autre part?
SD: Je ne sais pas si c’est plus qu’autre part. Je ne sais pas si au fin fond de la Creuse on ne s’ennuie pas. Mais Alger reste une capitale. Et c’est triste de devoir s’ennuyer dans une capitale. Il devrait y avoir un accès au divertissement, plus de cinémas, les choses les plus basiques que l’on puisse trouver dans une capitale.

D: Il y a plus de cinéma déjà!
SD: À peine perceptible. Effectivement, la ville d’Alger organise des concerts publics mais il y a toujours un problème de mixité. Ils ont réouvert les terrasses, mais c’est un coût, cela reste très cher. Ces jeunes, que l’on vise par ces politiques, n’ont pas d’argent, ils sont chômeurs. C’est difficile d’emmener sa petite copine ou d’inviter son pote à aller boire un café qui va coûter 200 ou 400 dinars. C’est un budget. Donc ils errent, ils s’ennuient. On clochardise la jeunesse. Et dans les maisons de culture qui sont censées être en accès libre, ils ne s’y passent rien. C’est laid, c’est moche, l’espace ne peut pas produire de culture.

D: Plus jeune, vous l’avez ressenti cet ennui à Alger?
SD: J’avais l’impression d’errer à Alger sans objectif en faite. J’avais la chance d’être privilégiée. Je pouvais sortir, aller au restaurant, me poser dans un bar branchouille et payée ma bière à 600 dinars. J’avais les moyens mais à la fin je ne faisais que ça. J’avais l’impression de m’abrutir et d’être juste une consommatrice.

D: Votre film fait le portrait d’une Algérie qui semble de moins en moins destinée à ses habitants. Amal, par exemple, veut à tout prix que son fils aille à l’étranger et elle même envie ses amies d’être parties en France…
SD: Amal regrette de ne pas être partie au moment de la guerre civile comme ses amies. Elle s’est sentie prise en étau entre la violence et l’angoisse d’un mari qui allait travailler et qu’elle devait attendre en se demandant s’il allait rentrer à la maison vivant ou non. Et tout cela pour rien! C’est pour ça qu’elle est très amère. Elle, elle n’a pas envie de partir forcément. Elle lui dit d’ailleurs. Elle dans l’urgence d’une maman. C’est son fils qui doit partir.

4227-3-pierre-aim-liaison-cinematographique-2

D: C’est quoi l’urgence?
SD: Elle convaincue que sa vie aura plus de sens, qu’il se construira d’avantage en Europe, et aura une meilleure vie. Elle ne s’est pas posée la question de savoir si son fils avait envie de partir ou non.

D: Et ce n’est pas un cas isolé. On l’a vu il y a quelques semaines l’incroyable queue devant le centre culturel français à Alger…
SD: Oui! J’avais un chauffeur de taxi qui m’avait expliqué qu’il trimait comme un malade. Il a inscrit son fils dans une école privée pour faire des études francophones en vue d’une inscription en Europe. C’est dire à quel point le système éducatif est en échec. Ils veulent que leurs enfants soient armés avec un diplôme européen, pour revenir après en Algérie. Il y des personnes qui sont contentes de leurs vies en Algérie. Ils veulent juste que leurs enfants aient un diplôme potable, un bagage suffisant.
L’école algérienne a produit de la médiocrité. Il y a des Algériens qui ne connaissent pas leurs auteurs. Il faut savoir que dans le programme scolaire que l’on a dû subir, on nous a retiré ce qui faisait l’identité littéraire et intellectuelle de l’Algérie. On n’a pas eu nos auteurs, mais on ne nous a initié à des prédicateurs. C’est un système éducatif qui incite les jeunes à être dans le repli, dans l’intolérance. Mais le changement semble être en marche. Le gouvernement à nommer à l‘Éducation Nouria Benghabrit-Remaoun qui essaye de faire bouger les choses tant bien que mal…

D: On a le personnage d’Alger qui est très présent. C’est un point qui est très important dans le cinéma arabe contemporain. Il existe plusieurs où les villes ont un caractère destructeur — Ali la chèvre et Ibrahim, Le Caire Confidentiel —. Est-ce qu’Alger est imprégnée de ce caractère aussi?
Elle est à la fois cruelle mais en même temps qu’est-ce qu’elle belle. L’ouverture du film est dur c’est vrai. Mais il y a des moments de douceur. Effectivement, on voit une ville qui se renferme, par les barrages, par des accidents. Néanmoins, le dernier plan du film est un panorama qui s’ouvre sur la mer et sur la ville. On entend une ville qui se réveille, plutôt doucement. Une ville qui n’est pas dangereuse. Elle est dure Alger mais qu’est-ce qu’elle pourrait être plus heureuse que ça. Moi je l’aime cette ville. Je l’ai filmée avec beaucoup d’amour. Elle garde en elle le traumatisme d’années de sang. C’est une ville qui n’a jamais vécut autre chose que de la guerre: la Guerre d’Indépendance, les quelques années de totalitarisme avec Boumediene, la révolte d’octobre 88 et ensuite la Guerre Civile. C’est une ville épuisée, et qui pourtant est si généreuse.

Les Bienheureux en salles partout en France.

Visuel: © Pierre Aïm-Liaison Cinématographique

Actrice, la déclaration d’amour allégorique de Pascal Rambert
Marlene Monteiro Freitas dans les secousses de la tragédie grecque
Donia Ismail

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *