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[Interview] Rufus pour la sortie de « Chant d’hiver » d’Otar Iosseliani

[Interview] Rufus pour la sortie de « Chant d’hiver » d’Otar Iosseliani

12 novembre 2015 | PAR Olivia Leboyer

Chant d'hiver 1

Dans le beau Chant d’hiver (voir notre critique), Rufus incarne un personnage étonnant et marquant, concierge céleste oscillant entre plusieurs conditions mais conservant, d’une époque à une autre, une aristocratie du cœur et une belle bizarrerie. TLC a eu la chance de converser avec Rufus, grand acteur et homme charmant.

Vous entrez magnifiquement dans l’univers poétique et malicieux d’Otar Iosseliani : comment l’avez-vous rencontré ?

Rufus : Il y a une dizaine d’années, j’avais envoyé à Otar Iosseliani un livre que je venais d’écrire, Si Dieu meurt, je ne lui survivrai pas, avec l’idée qu’il pourrait l’adapter. Et puis, des années plus tard, alors que j’étais en Avignon, Otar Iosseliani m’appelle et me propose de venir à Paris prendre connaissance d’un scénario. Je saute dans le TGV, je viens lire l’exemplaire unique du story board qui ne quitte pas son bureau. Pendant que je le lisais, il m’observait. J’avais l’impression de passer une audition, mais il me regardait simplement, avec bienveillance et attention, et il a dit à la production : ce film est pour Rufus. Cadeau du ciel ! Car j’adore évidemment ses films, en particulier Il était une fois un merle chanteur, ou Brigand, chapitre VII. C’est du cinéma d’auteur, mais en fait le cinéma devrait toujours être un cinéma d’auteur…

Dans Chant d’hiver, il y a, comme toujours chez Iosseliani, une mélancolie et une grande liberté, une joie de vivre qui domine. On y chante souvent la polyphonie géorgienne.

Rufus : Oui, mon personnage est double, ambivalent, ni entièrement bon ni mauvais, un peu trafiquant, animé d’un devoir de transmission aux enfants… Otar Iosseliani ne porte aucun jugement sur ses personnages, il n’y a pas de moralisme. Le secret de mon personnage c’est que, même si l’on meurt, on renaît toujours. C’est cela qui est merveilleux chez Otar Iosseliani : il y a une forme de courage à célébrer la vie, comme ça, malgré tout. A Locarno, à la sortie de la projection, une femme est venue me voir pour me remercier et me dire que le film lui redonnait envie de vivre. Si le cinéma peut avoir cet effet, c’est fabuleux. Otar a l’élégance de toujours demeurer léger et drôle.

L’humour, ici réglé comme une mécanique parfaite, mais aussi le bestiaire (grands oiseaux et kyrielle de chiens) et, bien sûr, l’alcool.

Rufus : Otar aime boire, mais pas pour se saoûler, vraiment pour le plaisir de boire, en hédoniste. Il m’a d’ailleurs appris à boire la vodka, c’est la pire saloperie qui existe me confie-t-il. Toujours cul sec, pour que le cerveau n’ait pas le temps de recevoir l’information. Comme ça, tout le corps est saoûl mais le cerveau n’est pas encore au courant. Dans Chant d’hiver mon personnage a une haute idée de ce que le corps peut ingurgiter : nous goûtons et nous recrachons, nous ne sommes pas de soiffards ! En Géorgie, où nous avons tourné les scènes de guerre, j’ai découvert le raisin Isabelle, délicieux. Les cévenols avaient ce même raisin interdit en France.

On passe d’un prologue sous la Révolution à une scène de guerre emblématique, puis on plonge dans la jungle urbaine de Paris, avec ses inégalités : est-ce que Chant d’hiver est, d’une certaine manière, un film politique ? Ce n’est pas habituel chez Iosseliani.

Rufus : Otar Iosseliani s’est toujours abstenu de faire des films politiques. A l’époque, la Géorgie était un satellite de l’URSS, et il fallait soit réaliser des films de propagande, complètement démodés aujourd’hui, soit faire des films de combat, critiques et engagés. Otar Iosseliani voulait tourner des films personnels. Il parlait d’autre chose : des êtres humains, avant tout. Ses films sont très spéciaux, je trouve qu’il y a chez Iosseliani quelque chose comme une véritable aristocratie du cœur. Et beaucoup de légèreté. Jamais il ne juge ses personnages : dans le film, j’incarne un colonel-pope, par exemple. Otar m’a expliqué que c’est un ex-condamné à une lourde peine auquel on a proposé un marché. Tu laisses pousser ta barbe, tu assimile deux trois trucs de liturgie et tu mets une soutane, te voilà pope officiel, tu rapportes des renseignements et tu es libéré. Les films d’Otar ne sont pas dans la morale. Ils étaient, à l’époque, a-soviétiques. Ils sont amoraux et profondément humains. Et cette capacité d’avoir de l’humour me fascine ; quel courage il faut pour pardonner l’impardonnable et s’en libérer

Dans Chant d’hiver joue aussi Tony Gatlif, pour qui vous aviez tourné dans Liberté.

Rufus : Oui, Tony Gatlif est aussi un cinéaste courageux et incisif. Ce n’est pas un hasard si ces cinéastes sont amis. Otar aurait bien aimé jouer le rôle qu’il m’a donné puisque c’est lui-même le personnage. Chant d’hiver est vraiment un très beau film, à l’image de l’existence : éphémère, avec ce désir, du coup, de vivre l’instant. Ce film devrait, je crois, plaire à ma fille qui a vingt ans

Otar Iosselini, Raul Ruiz (Ce jour-là), Radu Mihaeleanu ( Train de vie), Caro et Jeunet (Delicatessen Amélie Poulain, Jean-Pierre Mocky (Crédit pour tous), Polanski (le locataire) vous êtes exigeant dans vos choix : des films et des rôles de grande qualité.

Rufus : Pour Le Locataire, Roman Polanski est venu me proposer un rôle et il m’a raconté le film en m’expliquant que mon personnage, sans être le premier rôle ni le second, avait une fonction centrale. C’était un rôle-clef. Et j’en ai souvent eu, de ces rôles-clefs qui, à un moment, font basculer le film. Dans les Marius et Fanny de Daniel Auteuil, par exemple, je suis le maudit Picquoiseau, celui qui va pousser Marius à prendre le bateau.

Vous avez aussi écrit des spectacles au théâtre, vous écrivez des livres. Vous avez pensé à écrire un film ?

Rufus : Non, le chantier d’un film prend trop de temps, il faut trouver trop d’argent. Pour l’écriture théâtrale, c’est plus rapide en trois mois je suis devant le public. Comme un peintre seul avec son pinceau. Je voudrais échapper au terrorisme de la banalité, je suis en quête de rareté. Je suis en train de chercher une galerie pour Alfera, un peintre coloriste et mystique. La nuit dernière, je lisais un livre sur un guérisseur du siècle dernier, Philippe de Lyon, qui faisait des miracles par l’intermédiaire d‘une sorte de théâtre. Le hasard me fait tomber sur Marc Filterman, et sa guerre climatique. Il ose aussi l’hypothèse d’une guerre spatio-temporelle. Délirant peut-être mais stimulant sans aucun doute. Autant de personnages héroïques que j’aimerais incarner au cinéma, des don Quichotte!

visuels: affiche et photo officielles du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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