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[Interview] Jean Denizot parle de son premier long-métrage : « La Belle vie »

[Interview] Jean Denizot parle de son premier long-métrage : « La Belle vie »

08 avril 2014 | PAR Yaël Hirsch

Mercredi 9 avril sort le premier long métrage de Jean Denizot, La Belle vie, ce jeune réalisateur passionné et passionnant nous a donné rendez-vous dans un café du 18ème arrondissement pour évoquer les grands espaces de la Loire et des Etats-Unis et sa transposition de l’affaire Fortin en éducation sentimentale d’un jeune-homme vivant en marginal. Une conversation où le cinéma doit devenir mythique.

TLC : Comment avez-vous repéré et choisi de si magnifiques paysages ?
Jean Denizot : C’est vraiment bien de commencer par cette question, parce que c’est l’une des principales propositions de cinéma que je fais de ce film. Oui, les paysages sont beaux et c’est très important d’avoir fait les repérages pour la mise en scène, c’est comme de choisir les acteurs dans un casting, tout à coup l’idée devient une forme sensible. Et d’un coup on se met à faire du cinéma… J’ai voulu filmer des paysages à la fois immédiatement reconnaissables : les Pyrénées, la vallée de la Loire où elle est encore très sauvage, vers Sancerre. Et en même temps, ce faisant, j’ai voulu faire des propositions de paysages mythiques, c’est-à-dire qu’on reconnait et en même temps ce n’est pas exactement ça. Tout d’un coup le paysage se met à raconter des histoires. Les Américains savent très bien faire ça. Les Américains savent filmer la nature avec poésie mais aussi  d’une manière spectaculaire. Un lieu où on raconte des histoires, comme finalement Homère l’a fait avec la Méditerranée, c’est important pour moi.

Pourquoi être allé chercher un fait divers pour mettre en scène du mythe ?
Je trouve l’histoire extraordinaire de cette disparition d’un père et ses deux enfants pendant onze ans. ET puis un beau jour, c’est fini et le père se rend. Il a presque gagné, quand même. Je suis parti d’un fait divers et après je m’en suis débarrassé. J’ai rencontré les Fortin, ils ont un témoignage à porter, ils ont un message politique à porter, mais je ne m’en suis pas chargé.

Quel est leur combat ?
Pour eux s’ils ont réussi à se cacher onze ans, c’est qu’ils ont réussi à se constituer un réseau de plusieurs centaines de personnes. Et ce réseau veut dire pour eux qu’ils étaient dans leur bon droit. Qu’il y a eu un déni de justice vis-à-vis du père, déni de sale gueule pour un type qui vivait en forain, en nomade. Alors qu’il avait la garde de ses enfants et qu’il était dans son bon droit, tout d’un coup la justice s’est retournée contre lui. Quand on a une vie alternative, on est systématiquement bafoué dans ses droits. En tout cas, c’est ce qu’il pense. Et je pense que d’une certaine manière, il a raison. Mais je n’ai pas voulu endossé cela. Je voulais faire le portrait d’un adolescent. Et ce qui me bouleversait c’était que ces deux enfants se sont battus bec et ongles pour leur père. Le film parle d’un moment très intéressant dans l’adolescence où l’on veut se débarrasser de ses parents mais où on ne peut pas parce qu’on les aime trop.

Quelles sont les références du film ?
Il y a un côté Malick mais il y a un aussi côté western, car il y a des figures du western. Quand ils viennent mettre le souk avec leurs chevaux au début du film, c’est vraiment le modèle

Les lumières participent aussi de l’atmosphère du film.
C’est vrai que c’est un film qui travaille beaucoup sur les contrastes aussi bien du point de vue des paysages que des lumières. Il y a tantôt des lumières très chaudes, et tantôt froides. Et parfois ils sont dans des grands espaces puis confinés dans des tout petits espaces, que ce soir la caravane ou la Toucabannés (Bateau sur la Loire), cela travaille sur le paradoxe et le contraste. Le titre est lui-même paradoxal, ironique. Etant donné que je voulais faire le portrait d’un adolescent de 15 ou 16 ans, évidemment il se pose la question de quelle vie il veut. Or le paradoxe veut qu’il ait vécu une vie libre, dans un contre-modèle. Mais en même temps il était en cabales avec son père. C’est comme une prison à ciel ouvert.

Ce dont souffre le plus Sylvain, sa prison, c’est probablement le mensonge…
C’est du non-dit. Au début j’ai voulu les filmer comme une famille réfugiée dans un paradis terrestre. Mais très vite on sait qu’il y a quelque chose qui cloche. L’avis de recherche est lancé et c’est la fin de la tranquillité. Tant que le personnage de Sylvain qui est le héros emboîte les pas de son père et continue à mentir, il ne pourra jamais faire face à son propre désir : qui il veut être et ce qu’il veut devenir. C’est le portrait d’un adolescent.

Et pourtant, le père a des choses à transmettre sur ce qu’est être un homme ; comment est-ce possible dans leur contre-modèle ?
Ce qui doit rester c’est cette capacité de résistance et cette capacité de se sortir de toutes les situations. On voit bien que sylvain est très débrouillard. Mais en même temps, même si on sent qu’il y a une honnêteté fondamentale dans cette éducation, ce qui lui pèse c’est le mensonge qui rend les choses fragiles. C’est l’édifice, en fait qui est fragile. C’est ce père qui est un colosse aux pieds d’argile.

Le personnage du père je voulais en faire à la fois un personnage qu’on a envie de claquer parce qu’il fait du chantage affectif pour garder ses garçons avec lui et en même temps c’est un père qu’on aime. Evidemment quand il laisse partir son second fils, il n’a pas le choix. La rupture est consommée et c’est trop tard. Mais avant déjà c’était important de signifier cette séquence sur l’île où ils se tournent autour où le père lui dit que si Sylvain s’en va, il va se rendre aux flics. C’est la métaphorisation du rapt sentimental, du rapt qui s’est passé 11 ans avant.

Et cette scène où il est malade et Sylvain s’occupe de lui? 
C’est la métaphore de ce qui se passe dans la vie quand les enfants grandissent dans la vie et les enfants deviennent vieux. C’est une manière de raconter cela sur juste une petite séquence où le père tombe malade et où le fils doit s’en occuper. C’est ce qui se passe, tout le temps, dans toutes les familles quand les parents vieillissent.

Pourquoi faites -vous vite disparaître le grand frère ?
C’est un choix narratif. Au début on est un groupe, on est une famille. Il y en a un qui part et tout d’un coup Sylvain devient le héros. Il passe d’un personnage spectateur, qui admire son frère à un personnage qui devient acteur. Et il devient figure déléguée du spectateur. Il n’a plus son grand-frère comme miroir et il va se regarder lui, le vide de son désir et ce qu’il est lui.

Vous avez choisi de la musique folk et bluegrass pour ce film …
Cela travaille de la même manière que l’inscription des personnages dans les paysages. J’ai voulu créer du métissage, des points entre deux cultures française et américaine. Parce qu’on est un peu dans un road-movie et que l’aventure, c’est les Etats-Unis. Le paysage vierge qu’on découvre, c’est l’Amérique. Avec le compositeur Luc Meilland on a cherché la musique la plus à même de créer des ponts. Et on a demandé à Rosemary Standley et le guitariste du groupe Moriarty de nous aider dans ce travail de métissage.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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