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Interview des réalisatrices du film « Mon nom est clitoris » : « On voulait faire le film qu’on aurait voulu voir adolescentes »

Interview des réalisatrices du film « Mon nom est clitoris » : « On voulait faire le film qu’on aurait voulu voir adolescentes »

21 juin 2020 | PAR Julia Wahl

 

Lisa Billard Monet et Daphné Leblond ont réalisé Mon nom est clitoris, film documentaire sur le plaisir féminin et lauréat en 2020 du Magritte du Meilleur Documentaire. Nous avons pu interviewer les réalisatrices de ce film, que la rédaction avait déjà chroniqué lors du Festival Chéries-Chéris. Le film sort en salles en France le 22 juin !

Bonjour, pourriez-vous commencer par vous présenter ?

Daphné Leblond : On s’est rencontrées à l’école de cinéma l’INSAS à Bruxelles, qui est une école plutôt documentaire. J’étais en montage et Lisa en image : on était donc la plus petite unité pour faire un film (rires).

Lisa Billard Monet : On s’est rencontrées la première année. On a discuté toutes les deux de sexualité et c’est à partir de cette discussion personnelle qu’est née quasiment immédiatement l’idée d’en faire un film. On a mis du temps pour le faire, parce que c’était en même temps que nos études : quatre ans !

Qu’est-ce qui, dans cette discussion, vous a poussées à faire un film ? On peut en effet parler de sexualité de différentes façons, sans que cela débouche sur un film documentaire…

LBM : Oui, tout à fait. Ce sont nos problèmes sexuels qui ont déclenché l’envie de faire ce film. Toutes les deux, on avait l’impression qu’il y avait un grand interdit, qui était la masturbation, et une grande obligation, qui est la pénétration dans les rapports hétérosexuels. Le fait d’être déjà deux nous a permis de nous dire : « Ah, mais je ne suis pas la seule. On est déjà deux, il y a des chances pour qu’il y en ait plus. C’est un sujet dont on a besoin de parler ; on va faire un film là-dessus. » On avait vraiment envie d’un film pédagogique pour répondre aux questions sur ce sujet.

Alors, justement, comment faire un film pédagogique qui n’ait pas l’air trop didactique ?

DL : Ça a été à l’origine de grandes discussions avec la production parce que, à un moment, ils nous ont dit : « C’est déjà bien de pointer les problèmes et de les montrer, mais il faudrait peut-être laisser les gens chercher et se renseigner de leur côté. » On a été assez têtues, on avait envie que le film réponde à des questions. Peut-être que, avec les progrès scientifiques on découvrira qu’il est caduc, puisque, comme la recherche médicale sur la sexualité féminine n’est pas encore très développée, on fera forcément encore beaucoup de découvertes. Mais on avait une ligne directrice au départ qui était : on veut faire le film qu’on aurait voulu voir adolescentes.

Quand on voit le film, ce qui apparaît au premier abord ce sont les interviews, mais j’imagine qu’il y a eu un gros travail de recherche scientifique en amont pour le préparer.

LBM : Oui, tout à fait. Nous-mêmes, on ne savait pas la différence entre un orgasme dit vaginal et un orgasme clitoridien. Pareil pour le plaisir dit vaginal, la zone G, les éjaculations… On est parties comme pas mal de nanas, sans savoir grand-chose et on a dû faire pas mal de recherches parce que les informations n’étaient pas faciles à trouver. Donc, on a dû faire des recherches. Même pour voir l’emplacement du clitoris dans le corps, c’était compliqué. On voulait absolument divulguer ça sans être des scientifiques, c’est-à-dire de manière à le vulgariser, pour comprendre et ce n’est pas si compliqué finalement. C’était le fait aussi de dire que le plaisir féminin est tout aussi explicable que le plaisir masculin et qu’il faut arrêter de dire que c’est quelque chose de vaporeux ou un mystère. Il était important de désacraliser aussi tout ça.

Vous avez précisé à l’instant que c’était il y a quatre ans ; est-ce que ça signifie que vous avez l’impression que ça a un peu évolué depuis, dans la représentation du clitoris notamment ?

DL : Oui, on a l’impression et l’espoir que c’est une forme maintenant qui est un peu plus connue du grand public. Mais si on fait un micro-trottoir dans la rue avec une impression 3D du clitoris, il y aura encore beaucoup de personnes qui ne sauront pas ce que c’est. Mais il est présent sur les murs, il est présent dans les médias, à la télé et un peu dans les manuels scolaires !

Oui, mais c’est tout récent et je crois qu’il y a maintenant un manuel scolaire de SVT qui le présente en France…

LBM : Il y en avait un en 2015, maintenant il y en a cinq sur sept ! Ils essayent tous de se rattraper parce que c’est devenu un vrai sujet. Il y en a toujours deux qui dorment mais les autres se sont réveillés. Ils ont mis le clitoris, après je ne sais pas ce qu’ils en disent, ni à quel point il est important dans le manuel de SVT, mais au moins il y est !

J’aurais une question également sur le choix des interviewées parce qu’elles arrivent à parler de leurs questionnements de façon assez décontractée…

LBM : Pour plusieurs raisons. D’abord parce que c’est dans leur chambre, je pense, dans l’endroit où elles se sentent bien et aussi parce qu’avec Daphné, on est de jeunes femmes qui ont leur âge, on est venu avec trois fois rien…

DL : C’est quelque chose qui tient peut-être à l’âge aussi. J’aime bien cette tonalité de soirée pyjama, cette liberté de ton…

Est-ce que la recherche de production a été particulièrement difficile ?

LBM : On ne peut pas vraiment dire ça. (rires) On a eu beaucoup de chance parce qu’on a été à un festival en Belgique qui s’appelle le festival Millénium : il y avait des sessions de pitch de projets. Et nous, on avait déjà un projet qui était plutôt abouti étant donné qu’on avait quasiment tout tourné. Je pense que ça, forcément, c’est plus facile à vendre. Et je pense aussi que la Belgique est plus en avance que la France sur cette thématique.

Et à quoi vous le voyez, par exemple ?

LBM : Dans l’accueil du film. On est beaucoup plus bashées sur les réseaux sociaux, critiquées plus ou moins violemment alors qu’en Belgique, étrangement, ce n’est jamais arrivé ou quasiment jamais. Donc je pense que ce n’est pas tout à fait le même public et on en prend petit à petit conscience.

DL : En Belgique, on a eu le Magritte du Meilleur Documentaire. C’est pas demain la veille qu’on aura un César en France, je pense. On a été invitées aussi par le Parlement francophone bruxellois pour une commission plénière, sur une journée entière, sur le thème de la santé sexuelle. Quatre protagonistes du film se sont faits porte-paroles et sont allées présenter des mesures d’éducation sexuelle. On a donc un rôle politique qui est parfaitement reconnu, à Bruxelles au moins. En France, l’ambition, c’est d’aller aussi à l’Assemblée nationale, mais tant que ce ne sera pas fait, on ne pourra pas dire que la France aura fait autant de chemin.

LBM : Il y a aussi autre chose : c’est vrai qu’avec un planning familial, on a fait un dossier pédagogique qui sert de support à des cours d’éducation sexuelle, dans les écoles belges. J’espère que, maintenant qu’il existe, des plannings familiaux pourront aussi le prendre en France.

Justement ce dossier pédagogique est utilisé séparément du film ou avec ?

LBM : Avec des extraits. On a aussi organisé en Belgique des projections scolaires et on a proposé le film à « Lycéens et apprentis au cinéma » [dispositif d’éducation au cinéma qui permet aux lycéens et apprentis de voir trois films par an selon un programme conçu nationalement] en France.

Lors des projections scolaires, vous cherchez un public mixte ou uniquement féminin ?

DL : On pourrait faire les deux puisque la non-mixité a un intérêt, évidemment. Mais, pour nous, le film est tout public et n’est pas suffisamment gênant pour justifier une non-mixité. Ce qui est intéressant en non-mixité, c’est de créer des groupes de discussion. Il peut être intéressant de faire des groupes non mixtes pour que des choses qui ne sortiraient pas dans des groupes mixtes sortent et, après, refaire des groupes mixtes. La question est finalement moins la non-mixité que de créer de petites unités où les gens se sentent davantage en sécurité.

Y a-t-il des points importants que nous n’aurions pas abordés que vous souhaitez évoquer ?

LBM : On va enchaîner normalement sur d’autres projets. On a envie de faire un film sur la sexualité des jeunes hommes et un autre sur la sexualité des femmes de plus de 50 ans. Ces sujets de films se sont imposés à nous pendant les débats que nous avons eus en Belgique. On a vraiment senti une demande, alors on s’est dit que nous étions bien parties et que nous avions envie de continuer.

Visuels : Zoé Piret – photographies du film

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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