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Interview de Ryan Coogler, réalisateur de Fruitvale Station, couronné par Sundance

Interview de Ryan Coogler, réalisateur de Fruitvale Station, couronné par Sundance

04 septembre 2013 | PAR Yaël Hirsch

 

Alors que « Fruitvale station », adaptation de l’homicide terrible par un policier de Oscar Grant, un jeune black de 22 ans de la banlieue de Oakland (Californie) a remporté Sundance, séduit la semaine de la critique et triomphe au festival du Film Américain de Deauville, nous avons rencontré le jeune réalisateur. Propos d’un jeune-homme de 26 ans, en quête de sens, d’empathie et qui a pour objectif de filmer la nature humaine dans sa complexité.

Concentré sur la dernière journée d’Oscar Grant, « Fruitvale Station » est un film vibrant de vitalité. Même si l’on connaît la fin de l’histoire qui se déroule comme une tragédie, le personnage principal et ses proches dégagent une telle énergie qu’on a du mal à croire qu’il peut mourir. Comment avez-vous créé une telle vibration ?
D’abord j’ai filmé chez moi, là où je suis né. Et j’ai insisté pour qu’on tourne dans des vrais lieux où Oscar a pu évoluer. Pas sa maison, mais les épiceries, les rues, l’hôpital, les rames de métro… Tout ceci c’est aussi mon univers et filmer directement sur place ancre le film dans la vie d’Oakland. C’est pour cela que j’ai choisi de travailler également avec plusieurs acteurs non-professionnels.
Deuxième point important : Oscar était jeune quand il est mort. Et je voulais que la tragédie de cette mort qu’on pouvait absolument éviter à un si jeune âge soir très présente. C’est donc un film où tout le monde est assez jeune, notamment les acteurs, qui ont l’âge des personnages qu’ils interprètent.
Et puis nous n’avons eu que 20 jours pour tourner le film. Il fallait donc être extrêmement énergique.

Quand vous filmez Oscar et ses proches, vous ne montrez pas seulement la communauté african-american, mais un vrai multiculturalisme ?
Oui, je voulais aussi présenter ces identités multiples, ces jeunes divers qui sortent ensemble faire la fête un 31 décembre. La région d’Oakland et l’East Bay en général est un lieu très multiculturel. Et assez libre là-dessus. Entre jeunes on s’accepte avec nos diverses identités, au point qu’on aime bien se charrier sur ces questions. Mais comme le montre la mort d’Oscar Grant, il y a encore des problèmes. Il y a toujours eu des problèmes entre les jeunes et la police et Oakland reste une des villes les plus dangereuses du pays.

Vous avez interviewé des proches, regardé certaines archives, à la fin du film, vous montrez certains documents, mais « Fruitvale Station » est bel et bien une fiction, pourquoi ce choix de la narration ?
Si j’avais fait un documentaire, oscar n’aurait jamais été présent. J’aurais interviewé des gens qui parlent de lui, mais on ne l’aurait pas vu. Or, je voulais que le public accède au personnage d’Oscar, qu’il entre dans sa vie. Voir Oscar vivre et évoluer dans sa famille et parmi ses amis est une mine d’or dont je ne pouvais pas me priver : c’est en entrant dans son histoire par le biais de la fiction que l’on peut s’émouvoir. On commence à voir dans sa famille sa propre famille et prendre la mesure de ce qui lui est arrivé quand on pense qu’à soi aussi une telle histoire pourrait arriver. Par ailleurs, il y avait toujours eu ce sentiment d’urgence et il me semblait que faire un documentaire prenait du temps, beaucoup plus de temps. D’abord pour tourner les interviews comme il faut. Quand j’ai entendu les proches d’Oscar pour me documenter,je n’avais pas à les convaincre de parler à la caméra, ni à attendre qu’ils s’habituent à elle. Et puis le montage d’un bon documentaire demande beaucoup de temps.

Les multiples vidéos amateurs prises en direct à Fruitvale Station sur téléphones portables ont-elles eu un impact sur l’esthétique du film ?
Oui, bien sûr, ce sont même les premières images que j’ai vues à l’époque, pas même aux nouvelles qui mettent une distance, mais sur youtube, et là c’était un grand choc : qu’une chose pareille arrive près de chez moi et me dire que ça pourrait être un de mes proches m’a bouleversé.

Qu’avez-vous ressenti à ce moment-là ? Saviez-vous déjà que vous voudriez en faire quelque chose de personnel ?
Sur le coup j’ai été choqué, j’ai ressenti de la colère, de la tristesse et aussi de l’impuissance. Comment une chose pareille peut-elle arriver ? En plus à l’époque, on était vraiment pleins d’espoir, juste après l’élection d’Obama. Il y avait de l’optimisme. Par un ami, j’ai d’abord rencontré un des avocats qui défendait la famille d’Oscar. J’ai un peu travaillé avec eux, notamment pour le montage des films de l’évènement. Je me suis alors lancé dans la lecture de toutes les pièces du dossier qui pouvaient être légalement divulguées. Par ailleurs, un peu plus tard, quand j’étais en dernière année d’université, j’avais plusieurs projets et par un de mes professeurs, j’ai rencontré une collaboratrice de Forrest Withaker. Elle a aimé certains écrits, et j’ai eu un entretien avec Forrest. Le sujet sur Oscar Grant lui a tout de suite plus et alors je suis allé rencontrer la famille d’Oscar.

C’est vous qui avez choisi Michael B Jordan pour le rôle ?
Oui, il me fallait quelqu’un de très particulier : qui ressemble à Oscar, jeune, qui ait le même charisme, la même capacité d’attraction, et en même temps qui soit capable d’être menaçant. Oscar avait quand même fait de la prison et dans son milieu ça donne une aura. Pour toutes ces raisons, il me fallait un acteur expérimenté et Mike était fait pour ce rôle.

http://www.youtube.com/watch?v=ceVVVils8z4

La rumeur circule que vous allez travailler à nouveau ensemble sur « Creed », une suite de Rocky Balboa. Rocky peut-il vous inspirer autant que ce premier sujet de film?
Rien n’est confirmé pour ce projet. Mais j’aimerais beaucoup que cela se fasse et en tout cas retravailler avec Mike. Mais j’ai plusieurs projets. Vous n’allez pas le croire mais, en un certain sens Rocky est un sujet qui m’est plus proche puisque mon père adorait Rocky et qu’il m’a emmené voir ces films quand j’étais petit.

Et Spike Lee ? Son influence sur votre travail est perceptible….
Oh Oui bien sûr, mon père m’emmenait aussi voir Spike Lee, ce n’était pas juste un film que je voyais, Spike Lee a influencé toute la culture black. « Malcom X » a été pour nous tous plus qu’un film. Tous ses films ont été une manière de nous voir vivre nous-mêmes, enfin à l’écran et presque en direct.

Et l’implication politique de Spike Lee vous influence-t-elle aussi ? Croyez-vous qu’on puisse avoir une influence politique avec un film comme « Fruitvale Station » ?
Il ne faut pas que la politique fasse oublier la complexité de la nature humaine. En politique, il me semble qu’au final, tout est toujours noir ou blanc, on choisit un parti ou un autre, alors qu’un type comme Oscar est tellement complexe, tellement plein de nuances. Et dans le film j’ai voulu savoir avant tout qui il était…

Dans les interviews et au fil des festivals, vous paraissez très calme alors que depuis Sundance vous vivez soudainement dans une tornade d’honneurs et de reconnaissance. Comment faites-vous ?
Je me rends bien compte que ce qui m’arrive n’est pas normal, je n’aurais jamais imaginé en tournant ce petit film me retrouver en France à vous en parler. Mais je fais les choses les unes après les autres… peut-être que je n’ai pas encore tout à fait réalisé ce qui se passe… Je suis en train de tenter d’en faire sens, même si je suis déjà conscient de vivre une sorte de … oui de rêve.

visuel : L’équipe de Fuitvale Station à la projection du film à Cannes (c) YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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