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Interview de Christian Petzold et Paula Beer pour « Ondine »

Interview de Christian Petzold et Paula Beer pour « Ondine »

15 mars 2020 | PAR Yaël Hirsch

Après le très politique Transit (lire  notre interview), Christian Petzold retrouve le couple Paula Beer et Franz Rogowski pour proposer avec Ondine, film en compétition à la Berlinale, une exploration urbaine et aqueuse du mythe. Nous l’avons rencontré lors de son passage à Paris, avec son actrice qui a raflé le prix de la meilleure interprétation à Berlin, pour une interview joyeuse et aussi profonde que l’amour des naïades… Sortie française aux Films du Losange repoussée au 23 septembre 2020. 

Pour lire notre critique du film, vu à la Berlinale, c’est ici.

Etes-vous romantiques ?

Christian Petzold : Oui, malheureusement. C’est quelque chose qui risque de faire chuter très vite. On peut tomber dans le kitsch, on peut devenir sentimental. Et tout cela je le suis, je suis un peu sentimental, je suis un peu kitsch, mais je ne suis pas apolitique.

Ce serait un crime d’être apolitique ?

CP : Dans la traduction allemande du Temps des Cerises, on parle de l’époque rouge, c’est le temps rouge, qui est à la fois le temps de l’amour et le temps de la révolution. Et je crois que les deux sont incompatibles. Au moment de la révolution il faut faire une petite pause avec l’amour. Mais l’on peut aussi avoir l’attitude inverse et prôner l’amour comme résistance. Dans Ondine le couple réussit à s’extraire et à vivre son amour comme dans une bulle. On pourrait le regarder presque comme un acte politique de le conserver, cet espace de l’amour. Mais bien évidement cela ne peut pas durer…

Et vous Paula, aimez-vous jouer les héroïnes romantiques ?

Paula Beer : Je ne sais pas si je suis romantique, mais en tout cas je crois en l’amour, et je ne veux pas cesser de croire que ça se trouve en chaque être humain, je vais garder cette croyance. Ce que j’ai trouvé très beau dans Ondine, c’est que ce n’est pas seulement l’histoire de deux personnes qui se rencontrent. Mais c’est une créature presque inhumaine qui rencontre un homme qui est lui aussi inhumain, dans la mesure où il a conservé intacte sa pureté. Du coup, pour la première fois, il peut vraiment aimer.

Une version urbaine et berlinoise du mythe d’Ondine étonne dans un premier temps…

CP : Il ne s’agissait pas seulement de moderniser le mythe, c’était aussi une réflexion sur la ville, qui depuis 30 ans est restaurée. Une ville qui est construite, aux friches bétonnées et où l’espace dans lequel pourrait vivre une créature comme Ondine disparaît petit à petit. Berlin est une ville située entre deux fleuves, le Havel et la Spree, et entre les deux fleuves il y a un marais. On a asséché ce marais, parce que tout le trafic fluvial du Moyen-Age passait sur ces deux fleuves. Berlin s’est enrichi parce qu’on a demandé des impôts au passage des bateaux. Et donc on ne reçoit pas seulement les impôts, on reçoit des histoires, des chansons des matelots, des commerçants. On a construit des auberges, donc c’était presque comme une ville portuaire. Ensuite les huguenots sont arrivés parce qu’ils étaient persécutés en France. Toute l’Europe est un seul mouvement de commerce et de fuite. Et c’est comme ça que se créent les histoires… Et puis il y a ce bâtiment du Sénat, qui abrite le musée, où vous voyez toutes les maquettes de la ville… Nous avons tourné un moment dans un bureau d’action contre la mort des abeilles. J’ai donc dû convaincre celle qui occupait ce bureau de nous le prêter en lui racontant l’histoire d’Ondine. Elle a écouté et puis elle m’a dit «Ondine est une victime de la monoculture, exactement comme les abeilles». J’ai trouvé ça à la fois drôle et très bien pensé. Le mythe d’Ondine, qui existe en France, en Irlande, en Israël, est à chaque fois un peu différent. Au Danemark, par exemple, dans le conte d’Andersen, elle n’a le droit qu’une seule fois de devenir un être humain. Et en Allemagne, elle répète jour après jour son destin. Elle ressort à chaque fois de l’eau. Dans une monoculture, la différence entre ces versions n’existerait plus.

Pouvez-vous nous parler de l’irruption du fantastique avec l’explosion de l’aquarium ?

PB : Je ne voulais pas seulement qu’Ondine soit une sirène qui sorte de son monde et reste extérieure. Je voulais au contraire que ce soit une personne qui arrive et veuille faire partie de notre monde, parce qu’elle aime l’être humain. Les discussions que j’ai eues avec Christian m’ont permis de voir le monde avec les yeux d’Ondine. Quand elle rencontre Johannes elle se dit «J’espère que cela va être avec cet amour que je vais pouvoir faire partie de ce monde». Ondine a des attentes très hautes, une histoire d’amour, c’est pour elle quelque chose de vital, c’est quelque chose qui met son existence en péril.

CP : On a tout tourné « en vrai ». Je n’ai rien contre les images générées par ordinateur, mais on n’a pas eu recours à ces procédés. Nous avions tout prévu, le parcours d’Ondine, le passage devant l’aquarium, puis elle traverse une cour intérieure, où on voit une fontaine avec Neptune, ensuite elle se rend dans un couloir qui mène vers des toilettes et on voit couler l’eau… Donc, à chaque fois, il y a le rappel de l’eau. Et puis au moment où elle revient vers l’aquarium, qui est comme un appel de ce monde aquatique, arrive un homme « réel » qui lui dit « Ce que j’ai aimé, c’était votre conférence ».

Et ça, ça fait exploser l’aquarium!

CP : Cette explosion est l’expression de la colère des esprits de l’eau, et de l’eau, parce qu’Ondine veut rester dans le monde humain. Et tout à coup arrive un homme qui ne regarde ni ses seins, ni ses fesses, et qui dit simplement : «J’ai aimé votre conférence». Il la regarde d’une toute autre manière, et elle va, grâce à ce personnage, avoir la possibilité de rester dans le monde des vivants, et c’est ça que les esprits de l’eau supportent mal. Ils explosent de colère.

Un des grands thèmes du film est la fluidité de l’amour

CP: oui, la monteuse a essayé de laisser couler le film. Il m’est très difficile de tourner des scènes de sexe. C’est pourquoi je n’en tourne pas. Mais avec ce film-là, j’avais l’impression qu’il y avait un flux qui les menaient automatiquement au lit. La plupart des scènes de sexe au cinéma sont tournées comme un combat de boxe, action/réaction. La femme est en haut, pour qu’on voie ses seins, et il y a un plan sur elle, un contre-plan, et c’est atroce. Lorsqu’Ondine arrive à la gare de ce petit lieu où Johannes travaille, la porte du train s’ouvre et elle tombe dans ses bras. Je n’ai jamais vu deux acteurs qui dans la vie de tous les jours ne sont pas un couple, qui puissent se tomber comme ça dans les bras. Tant et si bien qu’on a l’impression qu’ils sont comme un flux, l’un vers l’autre. Et dès ce moment, j’ai compris qu’on ne pouvait pas filmer comme un combat de boxe cette scène dans la nuit. On a l’impression, quand ils sont dans le lit, qu’ils vont plonger ensemble sous l’eau. Et Paula prend le drap et le met au-dessus de sa tête, et comme il n’y a pas de caméra sous l’eau, on ne peut pas être avec eux, et on ne peut rien filmer. Et donc j’étais assis sur le lit, et j’ai commencé à donner des directives et Franz Rogowski m’a dit :«Ce n’est pas la peine que tu continues de parler, je sais où nous en sommes». Et c’était très beau.

PB : Je crois que ce qui est intéressant dans ce couple, c’est que l’amour ne passe pas forcément par le dialogue et par les mots. Et je crois que très souvent, l’amour passe aussi par le mouvement. Donc Franz et moi sommes parvenus à créer une sorte d’amour pour lequel il n’y a pas besoin de mots…

Ondine, de Christian Petzold, avec Paula Beer, Franz Rogowski, Maryam Zaree, Jacob Matschenz, Anne Ratte-Polle, Rafael Stachowiak, Julia Franz Richter, Gloria Endres de Oliveira, José Barros, Enno Trebs, Allemagne, 1h30, Films du Losange, Sortie français le 23 septembre 2020.

visuel : affiche du film

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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