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Interview d’Avi Mograbi autour de « Dans un jardin je suis entré »

Interview d’Avi Mograbi autour de « Dans un jardin je suis entré »

07 juillet 2013 | PAR Yaël Hirsch

Alors que le réalisateur israélien est de passage à Paris pour présenter son nouveau bijou de mise en scène et d’engagement « Dans un jardin je suis entré » (sortie le 10 juillet) et qu’il va lui-même présenter le 9 juillet son film dans le cadre du Festival Paris Cinéma (Vous pouvez gagner vos places), Toute La Culture l’a rencontré, dans un café du Carreau du Temple.

dans-un-jardin-je-suis-entreDans son nouveau film, le réalisateur de « Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon » (1997) et de « Pour un seul de mes deux yeux » (2005) était parti pour faire un film sur sa famille d’origine libanaise. Mais, engagé comme professeur d’arabe, un de ses plus vieux, le palestinien Ali Al-Azhari, devient un associé du film et leur dialogue devient finalement le film de Mograbi et Al-Azhari.

D’où vient le titre du film, « Dans un jardin je suis entré » ?
Cela vient du thème musical du film qu’on entend au début, c’est une chanson d’Asmahan, une chanteuse syrienne du début du 20ème siècle qui était la sœur de la plus grande star de la chanson en Egypte, Farid El Atrache. Dans la partie du film qui se passe à Beyrouth, la femme qui écrit des lettres parle de « notre chanson » à propos de cette chanson d’Asmahan qui est très symbolique. Le jardin d’Eden, dans les trois traditions monothéistes, correspond à un lieu parfait, perdu. Et le thème va bien avec le caractère utopique du film. Mais dans le film même, il y a un jardin interdit… vers lequel Ali, Yasmine et moi nous rendons.

http://www.youtube.com/watch?v=RAag2w99ax8

Dans « Happy Birthday, Mr Mograbi » (1998), alors que les autorités israéliennes vous demandent de filmer le cinquantenaire de l’Etat, le producteur palestinien Daoud Kutaub vous demande d’aller filmer ce qu’il reste des anciennes maisons palestiniennes après la Nakba. Je me demande si en retournant avec Ali et sa fille là où votre ami a grandi avant 1948, vous avez à nouveau pensé à ce souhait ?
Ce n’est pas vraiment une coïncidence, mais déjà dans « Happy Birthday, Mr Mograbi », un des villages que je filme est Saffuriyya, le village d’Ali. J’y suis allé délibérément parce que c’est le village d’Ali. Sinon, on pourrait projeter tous mes films les uns après les autres et organiser un marathon et l’on trouverait de nombreuses correspondances… Non, je n’ai pas pensé aux paroles de Daoud Kutaub avant de retourner à Saffuriyya, mais je défends les mêmes thèmes depuis longtemps maintenant.

Parlant de lieu interdit, dans le film, il y a de très belles images de Beyrouth. Avez-vous pu y aller malgré votre passeport israélien ?
Je ne peux pas aller à Beyrouth. J’ai demandé à un ami de prendre ces plans à Beyrouth. Je lui ai parlé du film. Je lui ai donné une description précise de ce que je voulais faire et lui est allé prendre les plans de ce qu’il pensait pouvoir être bon pour le film, dans les quartiers ou ma famille habitait au début du 20ème siècle.

yasmine mograbi jardin
Dans vos précédents films vous êtes souvent seul dans votre salon à commenter la situation. Pour la première fois, vous êtes deux, avec votre ami Ali Al-Azhari, à faire face à la caméra. Est-ce un soulagement de l’avoir affrontée ensemble ?
Effectivement, l’action ne se passe plus chez moi mais dans le salon d’Ali. Je ne suis plus face à la caméra comme je le faisais dans le temps. Tous mes films précédents me mettaient en scène comme quelqu’un s’élevant contre le reste du monde. C’étaient des films militants. Celui-ci est très différent. Il ne commence pas sur un coup de colère ou de rage. Tout débute sur une collaboration, un travail et une pensée en commun, avec Ali. En fait, quelqu’un m’a même dit après l’une des premières projections qu’Ali me laisse dans l’ombre. Et j’ai répondu que oui et que c’est une très bonne chose, que quelqu’un d’autre prenne la direction des choses. D’ailleurs, pour cette sortie française, Ali n’a pas pu venir, mais en général on le présente tous les trois, avec sa fille Yasmine.

mograbi ali salonQue veut dire Ali Al-Azhari quand il déclare qu’il se sent à Jaffa comme dans « un ghetto dans le ghetto » ?
A l’origine, le concept du ghetto a été inventé à Venise au 15ème siècle. Il y avait des interdits, mais c’était également des mesures qui ont permis aux juifs de continuer à respecter leur tradition, de vivre pas loin d’un boucher cacher ou de pouvoir marcher jusqu’à la synagogue à shabbat.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le ghetto est devenu terrible, c’était une instance de concentration des juifs pour faciliter leur déportation. Mais la création de l’Etat d’Israël n’est pas si éloignée de l’idée de ghetto. Puisque l’Etat est lié au fait d’être juifs, que les juifs seront toujours dominants dans le pays. Israël a donc créé son propre ghetto. Un ghetto de l’intérieur. Le mur qu’Israël est en train de construire est très tristement très symbolique de notre existence. Donc à l’inverse du ghetto de Venise ou de Varsovie, Israël est un ghetto auto-imposé. Israël veut se séparer du monde qui l’entoure.

Et il y a un autre ghetto dans Israël. Saviez-vous que jusqu’en 1966, les Palestiniens qui vivaient en Israël tombaient sous la loi martiale. S’ils voulaient aller de Saint Jean d’Acre à Haïfa (environ 40 kilomètres), ils devaient avoir un permis du gouverneur et même s’ils l’avaient, ce permis, il y avait un couvre-feu; ils devaient revenir avant une certaine heure. Ils vivaient comme des gens occupés. Quoi qu’ils veuillent faire, ils devaient avoir l’aval d’un gouvernement militaire.

Encore aujourd’hui, les palestiniens qui ont la nationalité israélienne sont discriminés. Par exemple ils n’arrivent pas à obtenir des permis de construire, du coup ils construisent sans permis. Et de temps à autre leurs maisons sont détruites. Ou alors, en matière d’éducation, saviez-vous que certains métiers comme celui d’infirmière ne peuvent pas être étudiés avant un certain âge. Pourquoi ? Parce que si vous êtes un arabe et donc ne faites pas l’armée, vous êtes discriminés et ne pouvez commencer vos études à l’âge de 18 ans en Israël. Il vous faut étudier dans les territoires, en Jordanie et parfois en Syrie. Le ghetto n’a pas été aboli. Il a pris un autre visage. Pour garder quelqu’un dans le ghetto, vous n’avez pas besoin de restreindre ses allées et venues. . C’est à ça qu’Ali pense quand il dit qu’il a l’impression de « vivre dans le ghetto du ghetto ».

famille mograbiOn sent votre complicité et la profondeur de votre amitié, et néanmoins, Ali ne vous épargne pas. Il a notamment cette phrase lorsqu’il regarde la photo de votre père chassant des palestiniens de leurs maisons avec l’armée israélienne où il dit qu’il préfère être du côté des victimes plutôt que de celui des bourreaux. Qu’avez-vous ressenti à ce moment-là ?
J’essaie de me rappeler ce que je ressentais à ce moment-là. C’était un moment étrange, car Ali propose que chacun d’entre-nous reste pleinement du côté qui nous a été désigné. Et quand il dit qu’il préfère être du côté des victimes que de celui qui victimise, il ne me reste que l’autre côté. Et je ne suis pas sûr que je serais plus heureux d’être la victime…

Lorsque vous évoquez la figure de votre cousin, qui n’a pas compris qu’après 1948, il ne pouvait plus aller et venir entre Beyrouth et Tel-Aviv, vous suggérez que certains Juifs du monde arabe ont aussi été chassés de chez eux, sans espoir de retour, après 1948. Y-a-t-il ici un trait commun avec les Palestiniens ?
D’abord, bien sur, chaque pays a une histoire différente. Et ensuite je ne crois pas que vous puissiez faire un parallèle. Il est vrai quand les juifs marocains ont laissé le Maroc du jour au lendemain, ils ont laissé beaucoup de choses derrière eux. On pourrait penser qu’ils ont aussi été jetés hors de chez eux et qu’ils se sont mis à vivre comme des réfugiés. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Ils n’ont pas voulu partir, une grande partie de la population marocaine n’a pas voulu les voir partir. Le roi lui-même ne le désirait pas. Mais l’agence juive les a achetés et s’est arrangée pour qu’ils partent sans pouvoir revenir, du jour au lendemain, laissant derrière eux histoire, propriété et biens. Ils ne sont partis qu’avec ce qu’ils pouvaient emporter avec eux vers Israël. Et Israël a mis autant de soin à récupérer ces juifs du Maroc, qu’à les négliger une fois qu’ils se sont installés dans le pays. C’est Israël lui-même qui les a peut-être, en quelque sorte, transformés en réfugiés.

Mais ce n’est pas la même chose. Parce que 60 ans plu tard, les Palestiniens sont toujours des réfugiés et qu’à l’heure d’aujourd’hui, il n’y a plus de réfugiés juifs dans le monde. Certains ont peut-être perdu leurs biens à l’époque, l’immigration leur a été imposée, mais aucun d’entre eux n’est resté un réfugié. La question des réfugiés juifs est une question de l’Europe d’après-guerre, cela n’a rien à voir avec le monde arabe…

Il y a quand même une nostalgie en commun qui permettrait peut-être une meilleure compréhension ?
La nostalgie n’est pas toujours là. Pour certains juifs venus du Maroc, l’éducation israélienne a bien fonctionné et ils se sentent de moins en moins proches de leur identité arabe d’origine. Mais pas toujours. En effet, je crois que pas mal de juifs iraquiens ou marocains sont nostalgiques parce qu’ils avaient une belle vie avant d’arriver en Israël….
J’espère surtout que mon film n’est pas bloqué sur la question de la nostalgie, mais qu’il permet plutôt de prendre l’énergie dans le passé pour l’injecter dans le présent et la projeter dans le futur.

Vous restez une dizaine de jours en France ? Vous avez souvent un bon accueil ici non ?
Oui, c’est là où mes films sont le mieux acceptés. Mieux que nulle part ailleurs.

Vous comprenez pourquoi ?
C’est l’antisémitisme ! (rires); Plus sérieusement, la culture du cinéma est grande ici. Il y a une tradition de films radicaux. Peut-être que les mots tradition et radical semblent contradictoires, mais c’est le cas. Et il y a un bien sûr intérêt particulier des Français pour le Moyen-Orient.

En Israël, vos films dérangent ?
Non ils ne choquent pas, ils sont simplement ignorés, ce qui est bien plus terrible…

« Dans un jardin je suis entré », d’Avi Mograbi, avec Avi Mograbi, Ali Al-Azhari, Yasmine Al-Azhari Kadmon, France / Suisse / israel, 2012, 97 min, épicentre films, sortie le 10 juillet 2013.

Gagnez 5×2 places pour « Juliette », de Pierre Godeau, avec Astrid Bergès-Frisbey (sortie le 17 juillet 2013)
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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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