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Edito : L’Algérie aujourd’hui

Edito : L’Algérie aujourd’hui

01 novembre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Alors que 2012, année du cinquantenaire des accords d’Evian, touche à sa fin, il nous a semblé important de revenir sur la commémoration de l’indépendance de l’Algérie, telle que nous l’avons suivie depuis la France. Ce qui nous a marqué dans les nombreux évènements organisés à cette occasion, ce n’est pas seulement les douleurs et les débats que l’évocation de cette indépendance suscite encore, 50 ans après. Ce n’est pas tant qu’un François Fillon ou une Marine Le Pen décrient comme « culpabilisante »  la reconnaissance simple et formelle de la « sanglante répression » du 17 octobre 1961 par François Hollande au nom de la République. Ce n’est pas non plus que la question de la mémoire refasse surface à travers la réédition de films ou de livres et à travers des interviews de témoins et des interventions de l’Historien Benjamin Stora. En effet, pour traiter d’un passé encore à vif, il est normal que des expositions, comme celle qui décrivait et croisait les « troupes » des deux côtés au Musée des Invalides, aient quelques difficultés à parvenir à une « neutralité ».

Du point de vue de la culture, ce qui nous a interpellé est la manière dont expositions, festivals et rééditions de films ou de livres, ont systématiquement distillé un puissant sentiment de nostalgie. Or, comme le notait le philosophe Vladimir Jankélévitch, si la nostalgie est une manière de signifier son indignation contre l’irréversibilité du temps, quand elle est trop compacte, elle paralyse autant que le chant des Sirènes : «L’image de la patrie lointaine fait de notre présence au monde une présence distraite, une présence absente ; le nostalgique troublé par la douceur du vague à l’âme, envoûté par l’alibi du passé est comme un somnambule ici bas.» Aussi l’équipe de la rédaction de Toute La Culture a-t-elle voulu aller au-delà de cette nostalgie en interrogeant l’Algérie au présent. Il ne s’agit bien sûr pas pour nous de passer outre la mémoire douloureuse et les paradoxes qu’elle suscite. Mais plutôt de rétablir une sorte d’équilibre entre passé, présent et futur. Avec ce dossier nous vous invitons à partir à la découverte de créations artistiques et culturelles dressant un portait contemporain d’une Algérie indépendante, en paix et surtout vivante.

Revenons d’abord sur le constat de Nostalgie. Si l’on peut noter qu’il est bien normal qu’un moment de commémoration suscite un mouvement de retournement vers le passé, pour le cinquantenaire de l’indépendance, ce dernier semble néanmoins s’être figé en arrière. Et la notion d’exil joue un rôle central dans cette fixation. Figurant en tête du titre de l’exposition consacrée à l’Algérie par la Cité Nationale de l’Histoire et de l’immigration, de tous côtés, il a presque été l’unique objet d’enquête pour ce cinquantenaire. Cet anniversaire a été l’occasion en France de revenir sur les  conditions matérielles souvent terribles de l’immigration de ceux qu’on appelait encore les « Musulmans français d’Algérie », venus en famille vivre et travailler en France dans l’Après-Guerre. Au détour d’œuvres nouvelles ou rééditées (voir le très beau film de Bourlem Guerdjou, Vivre au paradis), les enfants et les petits-enfants de ces exilés interrogent leur parcours, entre Algérie et France. Mais il y a aussi de l’autre côté, l’exil des pieds noirs forcés de quitter l’Algérie, avec « exil dans l’exil », le cas spécifique des juifs Algériens. Le parcours de ces derniers a souvent été évoqué, notamment à travers l’exposition actuelle du MAJH et le dernier film d’Alexandre Arcady. A force d’entendre parler des trajectoires de ceux que la transhumance et/ou la guerre ont heurtés, on a eu du mal à apercevoir l’Algérie aujourd’hui. Il fallait déjà être dans certains canaux ou réseaux pour entendre parler du Festival des Cultures d’Islam ou de la programmation sur « l’Algérie à Paris« , à l’Institut des Cultures de l’Islam, au cœur de la Goutte d’or, ou de l’atelier dédié à la création cinématographique algérienne au FIDEL. Mais même quand de jeunes artistes Algériens étaient invités à parler, le regard de tous restait comme immobilisé dans le passé. Omniprésente dans un programme de commémorations foisonnant. Et cette  nostalgie est allée jusqu’à jouer des tours aux organisateurs et au public. Que faisait, par exemple, la chanson colonialiste et raciste, « Le temps béni des colonies » de Michel Sardou, au cœur de la programmation du cycle Algérie de la Cité de la Musique?

Afin de mieux mettre en perspective cette commémoration, morcelée et heurtée mais néanmoins réellement influente en France, Toute la Culture vous propose d’abord un petit tour du côté de l’Algérie elle-même pour voir comment ce cinquantenaire a été célébré par les autorités et des institutions. Puis, fidèle à la spécificité de son approche culturelle des sujets les plus politiques, la rédaction vous invite à un festin de rencontres avec des artistes, des écrivains, des créateurs algériens : ceux qui font l’Algérie d’aujourd’hui. Certains, comme l’artiste Adel Abdessmed, l’écrivain Rachid Mimouni ou le grand chanteur Idir, ont vécu ces 50 années de politique, de guerres, de créations et de mutations. Leur œuvre en porte la marque, mais continue d’évoluer, rétive à se laisser pétrifier par la nostalgie. A mille lieues de l’arrêt sur image que nous ont systématiquement proposé les commémorations françaises de l’indépendance, le fourmillement culturel du pays. Malgré et peut-être grâce au poids de son histoire, l’Algérie, c’est aussi un futur omniprésent, que ce soit à travers des créations exceptionnelles sur les planches, une ouverture à certaines disciplines comme la danse contemporaine. L’Algérie d’aujourd’hui, c’est aussi la mode, avec un designer aussi élégant que Karim Sifaoui, ou à l’image de la pétillante Sofia Djama, de jeunes artistes à la fois imprégnés de leur histoire et bouillonnants d’idées, même s’ils ne désirent pas forcément s’engager…

Bon voyage à travers l’Algérie d’aujourd’hui et très bon long Week-end de La Toussaint,

La Rédaction.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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