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Delphine Lehericey sur son film « Le Milieu de l’horizon » : « J’aimais bien cette idée de faire un film dans la nature alors qu’on se sent un peu prisonnier de son destin »

Delphine Lehericey sur son film « Le Milieu de l’horizon » : « J’aimais bien cette idée de faire un film dans la nature alors qu’on se sent un peu prisonnier de son destin »

19 octobre 2021 | PAR Julia Wahl

Sort demain en salles le second long-métrage de Delphine Lehericey, Le Milieu de l’horizon (voir notre critique ici). Un film adapté du roman éponyme de Roland Buti (éditions Zoé) qui nous conduit en Suisse lors de la grande sécheresse de 1976 : nous y voyons Nicole, merveilleusement interprétée par Laetitia Casta, quitter sa famille pour suivre la femme qu’elle aime, jouée par Clémence Poésy. Le tout vu par les yeux de son fils, Gus.

La réalisatrice a bien voulu répondre à nos questions.

Votre film est l’adaptation d’un livre de Roland Buti. Comment vous avez découvert ce livre ? Qu’est-ce qui vous a touchée ?

J’ai reçu une version d’un scénario adapté de ce livre, qui est un roman et qui a eu beaucoup de succès en francophonie et surtout en Suisse. En lisant ce scénario, j’ai été très touchée par le regard de Gus sur l’histoire d’amour de sa mère. J’avais moi-même quitté le père de mon fils pour me mettre avec une femme : j’avais donc un rapport très personnel avec ce personnage de Nicole [le personnage de la mère]. Le scénario que j’ai reçu était encore très littéraire. Il était écrit par une scénariste Suisse qui s’appelle Joanne Giger et les producteurs cherchaient une réalisatrice, comme on fait aux États-Unis. La deuxième chose qui m’a séduite, c’est que j’ai été très touchée par l’idée de faire un film dans le monde de l’agriculture, que je ne connais pas. Je suis citadine, j’ai grandi en ville, mais il y a quelque chose du retour à la terre qui m’aspirait très fort. Je me suis dit : « Va mettre les pieds dans la boue et faire quelque chose d’atmosphérique. » Ces choses-là qui m’ont attirée n’étaient pas encore bien convaincantes. J’ai donc collaboré avec la scénariste et on a fini par écrire une version du film qu’on a tourné.

En quoi cette nouvelle version a-t-elle modifié la version initiale ?

Je suis très touchée par la littérature, mais, malheureusement, ce qu’on lit dans un livre, c’est très difficile de le voir à l’image. Il faut donc imaginer des actions, rendre les émotions actives, imaginer comment on va les mettre en scène pour que ce soit émouvant pour le spectateur… On s’est vraiment attachées à sortir le film de la littérature. On a aussi rendu le personnage de la mère beaucoup plus consistant et convaincant. Déjà, on lui a donné un prénom, alors que dans le livre, elle s’appelle juste « la mère ». Moi, je n’arrivais pas, en tant que femme et après metoo, à me dire que j’allais créer un personnage de femme sans lui donner un prénom ni la faire exister uniquement par le regard de son enfant et de son mari. Ensuite, dans le film, qui est déjà assez tragique, il y a beaucoup moins de drames que dans le livre : c’était aussi très important pour moi que le film se termine relativement bien, ou en tout cas de manière ouverte, et que Gus se réconcilier avec sa mère, contrairement au livre.

Pour en revenir aux drames, les femmes subissent beaucoup de violence dans le livre et c’est présenté comme faisant partie de la vie, ce qui est assez surprenant…

J’insiste sur ce que je perçois du monde dans lequel on vit. Je continue de penser que le patriarcat est quelque chose qui pèse à la fois sur les hommes et sur les femmes, que la réponse des hommes au patriarcat, c’est leur propre violence, et la réponse des femmes au patriarcat, c’est la recherche d’égalité. Ensuite, je laisse mon imaginaire voyager avec cette idée, c’est-à-dire que, quand je montre des hommes violents de manière assez quotidienne, c’est vrai que c’est ma vision des choses. Je pense qu’il y a la plupart du temps une acceptation de la violence des hommes dans la société dans laquelle on vit, parce que ça fait partie de la façon dont le monde s’est construit. Je ne dis pas qu’elle est acceptable. Au contraire.

Les femmes elles-mêmes semblent accepter cette violence dans le film. Je pense notamment à la camarade de Gus [Mado], qu’il roue de coups à terre et qui, finalement, paraît avoir tourné la page la fois suivante. Cela, c’est quelque chose qui, de nos jours en tout cas, est relativement surprenant.

Oui, on ne supporterait pas cette histoire-là maintenant, mais, je pense que, dans les années septante, une fille qui se faisait un peu maltraiter par son meilleur copain, c’est crédible. Il y a quand même une phrase que j’ai enlevée, parce que je ne supportais pas de la laisser, c’est que Mado, quand elle se réconcilie avec Gus, lui disait : « C’est pas grave ». Au montage, je me suis dit : « Si, en fait, c’est grave. » Du coup, j’ai juste gardé les excuses de Gus et elle ne répond rien, parce que « c’est pas grave », en 2021, on ne pouvait pas le laisser.

Pour revenir au personnage de Gus, à travers qui on suit toute l’histoire, on voit qu’il est plus que choqué de voir sa mère dans les bras d’une autre femme, mais on ne sait pas si, de son côté, ce qui le choque, c’est l’adultère ou l’homosexualité.

Je pense que c’est un gros mix de plein de choses. Il y a quelque chose qui m’intéressait, c’est que ce n’est pas uniquement le fait que sa mère embrasse une femme, mais c’est le fait que sa mère embrasse cette femme-là, c’est-à-dire que ce n’est pas seulement qu’elle embrasse une femme mais une femme pour laquelle lui a eu une petite attirance. Donc l’homosexualité, c’est quand même quelque chose qui, dans les années septante comme en 2020, renverse l’ordre symbolique : c’est une femme qui pourrait être désirée par les hommes et, finalement, c’est la mère qui part avec elle, cette mère à qui on ne peut normalement rien reprocher.

Oui, au début le personnage de Laetitia Casta est un personnage de mère rassurante, aimante, qui, finalement, accepte beaucoup de choses de la part de son mari et la surprise n’en est que plus grande.

Quand j’ai fait le casting, j’ai pensé à Laetitia directement. Je l’ai entendue parler de l’UNICEF et de son rôle d’ambassadrice des enfants. Je la trouvais extrêmement douce, extrêmement fragile, et je me suis dit que c’est la mère par excellence. Pour moi, son personnage est irréprochable, c’est-à-dire que, si ma mère voit le film avec Laetitia Casta qui embrasse une femme, qui part et abandonne ses enfants, elle ne va quand même pas dire : « Quelle salope ! ». Elle va dire : « Quel courage ! » J’avais envie de raconter ça, une femme qui part parce que la fatalité de l’amour lui tombe dessus et que les spectateurs ne vont pas condamner. J’aime bien que tous les personnages soient rachetables.

On a surtout parlé de questions de société, mais ce qui m’a touchée aussi dans le film, c’est la façon dont la sécheresse est filmée et la façon dont l’herbe jaunie se découpe sur le ciel d’un bleu très clair. Il y a une volonté très forte de mettre en valeur ce paysage-là.

J’avais envie de faire de belles images. On a tourné en 35 millimètres et on était vraiment très attachés à cette idée de rendre cette nature à la fois hostile et magnifique. C’est aussi tout un travail de mise en scène sur le paysage comme acteur. J’aimais bien cette idée de faire un film dans la nature alors qu’on se sent un peu prisonnier de son destin. C’était aussi une façon de raconter le roman parce que les paysages y sont très très bien décrits.

Photo : Delphine Lehericey © Golden Horse

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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