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[Deauville] Compétition, jour 6 : un « I origins » décevant, un « Whiplash » tendu et emballant

[Deauville] Compétition, jour 6 : un « I origins » décevant, un « Whiplash » tendu et emballant

11 septembre 2014 | PAR Olivia Leboyer

Soleil éclatant pour ce sixième jour de compétition : deux films sous tension. Le matin, I orgins de Mike Cahill, assez décevant, puis le vainqueur de Sundance, Whiplash de Damien Chazelle, récit d’apprentissage cruel et prenant.

Les festivaliers, dans la file du matin, parlent encore de la soirée de mercredi, où Will Ferrell s’est montré brillant. Apparemment, la projection en avant-première du thriller Avant d’aller dormir, avec Nicole Kidman, a tenu en haleine les spectateurs.


I origins

Mais pour ce sixième jour de compétition, l’ambition était élevée. De Mike Cahill, nous avions vu Another Earth, un film curieux où la science fiction envahissait soudain l’écran pour figurer une culpabilité écrasante : une jeune femme (Brit Marling) ayant causé un accident de voiture fatal rêvait qu’il existait une planète parallèle où les choses se seraient déroulées autrement. La belle Brit Marling joue aussi dans ce I origins, nettement plus tiré par les cheveux. Un chercheur en biologie moléculaire, obsédé par l’origine de l’œil (d’où le jeu de mots du titre), est soudain victime d’un coup de foudre pour une mystérieuse inconnue portant un loup (Astrid Frisbey-Bergès). N’ayant vu que ses yeux, il la recherche partout, et l’on pense un peu au charmant Anna de Pierre Koralnik (1967) : Jean-Claude Brialy cherchait à travers toute la ville le regard d’Anna Karina, entrevu sur un panneau publicitaire, sans se rendre compte que le mannequin n’était autre que son assistante. Ici, c’est presque pareil, sauf qu’il y a deux femmes. Sofi (Astrid Frisbey-Bergès), la passante de Baudelaire, et Karen, la stagiaire-collègue (Brit Marling). Deux femmes et deux tempéraments opposés : la belle excentrique, espiègle et mystique, et la belle intellectuelle, rationnelle et posée. Logiquement, notre chercheur (Michael Pitt) doit donc choisir entre un amour-passion déraisonnable et sans doute voué à l’échec et un amour équilibré, ancré dans le réel. Des deux, laquelle est son âme sœur platonicienne ? Le « love at first sight » ou l’affinité véritable ? Le parallèle est intéressant, le film aurait pu être réussi, si Mike Cahill s’était autorisé plus de légèreté. Mais les symboles parasitent l’intrigue, compliquée à souhait par une espèce de réflexion fumeuse sur l’au-delà. Le surnaturel vient plomber le film, déjà alourdi par des dialogues ésotérico-sérieux sur l’amour et l’existence de Dieu. Dommage car, encore une fois, nous sommes sous le charme de l’actrice Brit Marling.

Whiplash_miles-teller-jk-smmons

L’après-midi, c’est la présentation de Whiplash, déjà lauréat de Sundance. Dans une salle comble, le jury arrive sous les applaudissements : Vincent Lindon, décidément la coqueluche de ce festival, devance d’une courte tête Claude Lelouch à l’applaudimètre. Et des applaudissements, il y en a eu pour ce Whiplash : une quasi ovation, même. Il faut dire que le film a tout pour plaire. Le jeune Andrew Neiman (Miles Teller), 19 ans, qui rêve de devenir un grand batteur de jazz, intègre un conservatoire prestigieux. Là, règne un professeur craint et admiré des élèves, Terence Fletcher (J-K Simmons). Odieux, d’une agressivité rare, Fletcher entend pousser les jeunes à se transcender en les mettant constamment sous pression. Fasciné par ce mentor, qui lui témoigne de l’intérêt, Andrew se trouve pris au piège d’un rapport de forces épuisant et cruel. Impressionnable, émotif, il se découvre également capable de dureté et de haine. D’une certaine manière, la pédagogie de ce Fletcher est un peu le double noir de celle de Robin Williams dans Le Cercle des Poètes disparus : un hymne à la liberté, oui, mais ici nous ne sommes plus dans le carpe diem mais dans le sacerdoce. La musique prend toute la place, exige tous les renoncements. Au contact de ce professeur presque inhumain, Andrew change, s’endurcit. Au rythme frénétique du jazz, le film suit cette mécanique parfaitement réglée : le harcèlement moral, les insultes répétées, les répétitions harassantes conduisent au bord de la folie. Et, sous haute tension, le rapport de forces initial peut se renverser. Le jeune Miles Teller et J-K Simmons se livrent à un face-à-face intense et oppressant, dont on sort tout retourné. Malgré quelques scènes trop appuyées, le film est indéniablement réussi. Good work ? No, better than that.

Le public a acclamé Whiplash : gageons que demain, il réservera un accueil tout aussi enthousiaste à Love is strange d’Ira Sachs, un très joli film sur un mariage homosexuel, que nous avions beaucoup aimé cet hiver à Berlin : voir notre critique.

visuels: photos officielles.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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