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[critique] Rogue One: Platoon dans les étoiles, le talent en moins

[critique] Rogue One: Platoon dans les étoiles, le talent en moins

19 décembre 2016 | PAR Mathieu Dochtermann

Rogue One: a Star Wars story sortait mercredi 14 décembre dans les salles. Film de guerre violent et réaliste, fiction futuriste qui se nourrit de ses échos avec le réel le plus contemporain, il se propose comme un renouvellement de la saga principale par une approche plus libre du même univers. Malheureusement, ce détachement est loin d’être suffisamment abouti, et la vacuité psychologique et morale du film ne laissera sans doute pas un souvenir ineffaçable aux spectateurs.
[rating=3]

[SPOILERS] La question était présente dans l’esprit de nombreux vieux adolescents – et sans doute tout de même de quelques authentiques lycéens – en cette fin d’année : cela vaut-il le coup de se déplacer au cinéma pour voir Rogue One : a Star Wars story ? L’enjeu pour Lucasfilms et pour Disney est exactement là : les fans de Star Wars accepteront-ils de s’éloigner de la saga originelle pour s’attacher aux aventures d’autres personnages, situées dans le même univers ? En termes financiers, une réponse positive serait comme la découverte d’un nouveau filon dans une mine rentable mais en voie d’épuisement, comme le rappelle Le Monde. Alors ?

Alors, si on ne peut pas crier au génie, il faut avouer qu’il est possible de trouver un vrai plaisir à visionner ce film. D’abord, en ce qu’il tente timidement de trouver son autonomie par rapport à une saga paralysée par sa déférence nostalgique à la saga principale. Ensuite, en ce que les effets spéciaux sont impressionnants, avec une retenue sur les images de synthèse qui revient à ne les employer que là où elles sont à la fois convaincantes et pertinentes. Enfin, grâce à une histoire qui, parce qu’elle est contenue toute entière dans ce seul épisode, permet d’avoir une structure dramatique claire et efficace, débouchant sur un scénario très guerrier, sans grande ambition psychologique, avec quelques clichés malheureux – tiens ? encore une héroïne qui a grandi sans ses parents ? – mais quelques personnages attachants et de bons interprètes – Felicity Jones, l’interprète de l’héroïne, malgré un double vice de jeunisme et d’ethnocentrisme, est bien choisie, et moins fade que les héroïnes de la saga principale.

Du point de vue de l’histoire, cependant, on pourra regretter l’utilisation d’une vaste galerie de personnages secondaires – dont on aura tôt fait de suggérer qu’elle a été imposée par la division merchandising – qui empêche de creuser l’histoire personnelle ou les relations de chacun, et donc limite l’attachement du spectateur. Surtout, on a la sensation qu’on a imposé à Gareth Edwards, le réalisateur, une débauche frénétique de clins d’oeil lourdauds à la première trilogie. Si certains sont très pertinents, d’autres sont déprimants de maladresse, la palme revenant au 3 secondes d’apparition à l’écran de C3PO et R2D2, étourdissante d’inutilité. Même lorsque l’utilisation d’un personnage de la trilogie est cohérent, ce qui est par exemple le cas de Darth Vador, on a néanmoins l’impression que la moitié des scènes ont été faites davantage pour satisfaire un esprit potache du « chiche, on le fait », que pour être au service de l’intrigue. Pourtant, le fil narratif est clair et cohérent, c’est donc un peu dommage.

Du point de vue cinématographique, il est clair que Gareth Edwards a taché de coller au plus près de la première trilogie, et qu’il ne s’est pas accordé beaucoup de liberté pour renouveler les codes visuels – c’est un peu frustrant : bien qu’il soit évident qu’un spin-off de Star Wars ne soit pas un film d’art et d’essai, on manque là l’occasion de proposer une autre façon de regarder un univers déjà (trop) connu. Du point de vue des décors, les nouvelles planètes sont agréables à regarder, mais rien de vraiment nouveau n’est proposé – et les grincheux feront remarquer qu’on retrouve une planète désertique, comme toujours, au début du film. Peut-être la seule proposition intéressante est-elle faite dans la façon de filmer la bataille finale : malgré sa longueur, elle ne donne pas le sentiment d’être purement gratuite, et, si la façon de filmer son volet spatial ne tranche pas radicalement avec les films de la saga principale, la façon extrêmement réaliste et proche de l’action de filmer l’engagement des fantassins introduit la rugosité d’un Platoon ou d’une Ligne Rouge dans un univers qui n’avait jusque là réussi à proposer aucune bataille terrestre qui soit propre à restituer au spectateur l’immense violence de ce type d’engagement. Rogue One entre ainsi de façon brutale dans le genre du film de guerre, d’une façon qui n’est pas neutre : guerilla urbaine dans une ville sainte, vaporisations à coup d’armes de destruction massive, la fiction convoque lourdement le réel.

On touche d’ailleurs là au meilleur, mais aussi au plus contestable, de ce film. De nombreuses critiques l’ont déjà mis en avant : c’est un film (relativement) plus sombre et plus violent que la moyenne de la saga principale. Si l’observation des manifestations de la culture populaire offre un aperçu du Zeitgeist d’une époque – et Star Wars constitue l’icône même de la pop culture cinématographique – c’est sans doute là que réside l’intérêt principal du film : dans l’indication claire que nous ne sommes plus dans les années 70, où le Bien et le Mal pouvaient être identifiés au premier coup d’oeil, où la violence existait de manière distante et abstraite, où l’anihilation totale mais instantanée était l’horizon de la catastrophe ; on a ici un film où aucun personnage ne semble vraiment univoque – à part les méchants iconiques – et où la violence est omniprésente, diffuse, individuelle, imprévisible, voire inévitable. Et la mort le lot commun, immédiat et inéluctable. Là où le bât blesse, c’est l’idéologie sous-jacente, une certaine banalisation de cette violence tant qu’elle sert le bon camp, couplée à une apologie de l’héroïsme sacrificiel comme étant la valeur de rédemption commune à tous les personnages. Rogue One est un film nihiliste qui avance masqué en plaçant comme leitmotiv dans la bouche des protagonistes l’le mot « espoir » alors que tous ses héros sont offerts en holocauste au – supposé – plaisir voyeur du spectateur, mûs par une morale jusqu’au-boutiste qu’il n’aurait pas été inutile de prendre avec un soupçon de distanciation, à la manière d’un Starship Troopers. On a lu ailleurs que Rogue One était plus « adulte » : sans doute si on s’arrête à la relative absence de manichéisme – on garde tout de même Vador en boussole du Mal absolu – mais certainement pas si on regarde les idéologies sous-jacentes simplistes et mortifères, ou les relations caricaturales que les protagonistes entretiennent entre eux – surcroît de mortalité n’a pas rimé avec surcroît d’humanité ! Sans le souffle épique de la saga principale, la tragédie se délite vite en simple boucherie… Si le seul propos des scénaristes est que la fin justifie les moyens, on se permettra de leur rétorquer que c’est un peu court.

En somme, s’il ne s’était agi d’un Star Wars, on aurait là un bon film de guerre futuriste décomplexé, un brin bourrin mais tout à fait regardable, avec de beaux effets spéciaux et une histoire nerveuse et bien tenue. Parce que c’est Star Wars, cependant, on a vite tendance à placer la barre très haut, en se condamnant peut-être d’avance à la déception. Et parce que cela a potentiellement l’effet de caisse de résonnance de Star Wars, on peut s’inquiéter de la violence et du cynisme qui traversent ce sous-univers, et de la grande détresse que l’on sent chez tous ses personnages. Surtout, si l’on justifie cela par le fait que le film n’est que le reflet de son époque, on tombe sur cette vertigineuse question : comment les foules peuvent-elles s’enthousiasmer pour l’héroïque sacrifice de « rebelles » sur grand écran, quand, à l’exact moment de la projection du film, les civils d’Alep agonisent en ne méritant pas plus qu’une indignation policée ?

Rogue One : A Star Wars Story
Film de Gareth Edwards avec Felicity Jones, Diego Luna, Forest Whitaker, Jiang Wen
Visuels: (C) Lucasfilms Ltd

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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