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[Critique] « Le Poison » de Billy Wilder, un homme, une femme et une bouteille

[Critique] « Le Poison » de Billy Wilder, un homme, une femme et une bouteille

11 janvier 2018 | PAR Olivia Leboyer

 

Aux Ecoles 21, depuis hier soir, vous pouvez redécouvrir un film étonnant de Billy Wilder : dans Le Poison (quatre oscars en 1945), le trio amoureux est constitué d’un homme, d’une femme et d’une bouteille. Don Birnam (Ray Milland) noie dans l’alcool ses ambitions déçues, incapable de se redresser. Un film noir, âpre, à la mécanique implacable.

[rating=4]

Le titre anglais, The Lost Week end, contient une ironie pleine de mélancolie : Don Birnam (Ray Milland) perd un week end, et peut-être toute la suite de sa vie. Car c’est bien d’un engrenage qu’il s’agit. Un verre en entraîne un autre, pour s’exalter au début, puis pour s’assommer, avec méthode. Alcoolique depuis de longues années, cet écrivain en panne s’est enferré dans la boisson pour fuir l’image, insupportable, qui est devenue la sienne : un jeune homme talentueux et plein de promesses, qui n’a pas confirmé l’essai. Alors qu’il doit partir en week end à la campagne avec son frère, qui le surveille comme un enfant, un concert imprévu décale le départ et laisse place, pour quelques heures, à la tentation de replonger.

Logé et nourri par son frère, il dépend de lui pour toutes les menues dépenses du quotidien. S’il a naturellement droit à une place à l’opéra, les bouteilles de whisky ne font pas partie de ce triste arrangement. Alors, Don doit ruser pour se procurer sa drogue en quantité suffisante. Billy Wilder filme les stratégies pour obtenir un verre à la manière d’un thriller : tous les gestes, scrutés avec attention, donnent l’impression d’un véritable ballet. Mécanique comique et morbide à la fois. En assistant à l’acte I de la Traviata, Don est soudain fasciné par le ballet, sur scène, où les verres des chanteurs passent de main en main. Billy Wilder montre l’ambiguïté de cette attirance terrible pour l’alcool, où l’esthétique joue aussi un rôle. C’est avec concupiscence que l’alcoolique contemple la bouteille, le liquide ambré, ou même le rond parfait laissé par le verre sur le comptoir. La beauté de l’alcool fascine Don davantage que la musique de l’opéra, ou que la beauté d’une femme. Pourtant, à la faveur d’un joli malentendu, il rencontre une jeune femme, Helen St James, dont le charme et l’esprit le subjuguent. Lui-même a encore belle allure, et plaît naturellement. Un temps, Don se sent hissé hors de lui-même. Mais, très vite, l’alcool reprend ses droits sur lui.

Billy Wilder n’édulcore pas le propos : la plongée dans l’alcool est montrée sans fard. Don s’applique à décevoir jusqu’au bout. Helen s’est jurée de gagner contre sa rivale, la bouteille, mais Don ne supporte plus cet amour inconditionnel, dont il se sent indigne. Il s’attache à montrer qu’on ne peut pas lui faire confiance, qu’il faut le laisser sombrer. Ray Milland joue à merveille cet ivrogne consommé, qui sait garder sauves les apparences, jusqu’à un certain point, où tout craque. Les yeux fixes, vitreux voient alors, non pas des éléphants roses, mais d’autres bestioles, plus écoeurantes. La dernière scène, assez ouverte, permet un espoir, là où l’on aurait attendu une chute plus complète.

Le Poison brille de l’éclat trouble de l’alcool. Sans concession, le film captive et nous prend dans son rythme infernal : un rythme de comédie pour un thème noir et obsédant. Viennent également de sortir en librairie les Mémoires de Jean-François Revel, avec des textes inédits où l’écrivain confie son addiction à l’alcool.

Le Poison (The Lost Week end), de Billy Wilder, Etats-Unis, 1945, avec Ray Milland, Jane Wyman, Phillip Terry, Howard da Silva, Doris Dowling, Frank Faylen. Sortie en version restaurée aux Ecoles 21 le 10 janvier 2017.

visuels: affiche et photo officielles du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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