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[Critique] « Philomena » : Stephen Frears nous émeut sur une histoire de disparu et de pardon

[Critique] « Philomena » : Stephen Frears nous émeut sur une histoire de disparu et de pardon

13 janvier 2014 | PAR Gilles Herail

[rating=5] Sur un matériau de départ en or massif, Stephen Frears nous conte une histoire hors du commun inspirée de faits et de personnages réels. Mariant le fait divers poignant à des flèches politiques cinglantes, Frears réussit un très grand film.

Synopsis officiel: Irlande, 1952. Philomena Lee, encore adolescente, tombe enceinte. Rejetée par sa famille, elle est envoyée au couvent de Roscrea. En compensation des soins prodigués par les religieuses avant et pendant la naissance, elle travaille à la blanchisserie, et n’est autorisée à voir son fils, Anthony, qu’une heure par jour. À l’âge de trois ans, il lui est arraché pour être adopté par des Américains. Pendant des années, Philomena essaiera de le retrouver. Quand, cinquante ans plus tard, elle rencontre Martin Sixmith, journaliste désabusé, elle lui raconte son histoire, et ce dernier la persuade de l’accompagner aux Etats-Unis à la recherche d’Anthony

Au sommet de son art depuis déjà quelques films (The Queen notamment), le réalisateur anglais se permet des choses de plus en plus intéressantes. Malgré son enveloppe plastique classique et quasiment figée, ses pubs, couvents et autres vieilles maisons britanniques, Philomena cache un regard incisif qui ne s’est pas émoussé. Sur le journalisme d’enquête et la recherche d’histoires vendeuses. Sur le snobisme et le mépris de classe du personnage principal. Mais aussi sur la religion catholique qui est un protagoniste à part entière du film. Cherchant à tout prix à éviter la caricature ou la charge anachronique facile et moralisatrice, Frears ménage la notion de bon et de méchant et nous dresse le portrait d’une époque et de mentalités révolues.

Le film se permet une quasi mise en abyme passionnante quand le journaliste prédit lui-même les éventuels rebondissements du scénario. Pour anticiper les réactions du spectateur et éviter le suspense. Le film est conscient des passages obligés de la reconstitution de faits divers et cherche à en éviter les écueils. Tout en n’oubliant jamais de soigner son travail documentaire sur une histoire vraie. Celle de ces pensionnats pour jeunes filles de mauvaises vies, forcées à abandonner leurs enfants, pourries par le remord et la honte. Des enfants vendus à de riches familles américaines. Philomena parle de ces vies brisées au nom d’une intransigeance morale toute dogmatique et des secrets enterrés sous l’omerta de l’église catholique. Ce point de vue appartient au film mais Stephen Frears refuse tout jugement anachronique et bien-pensant.

Car le journaliste (incarné par Steve Coogan) est moqué quand il se prend pour une Erin Brokovitch en puissance en politisant l’affaire dans des grands discours anticléricaux. Le personnage de Philomena ne cherche elle ni vengeance ni punition. Mais s’accroche à la promesse que ce fils perdu se souvienne d’elle et de l’Irlande. Le film parle donc aussi et surtout de pardon. Du courage ou de cette faiblesse naïve du croyant. Qui irritera l’athée indigné par ce fatalisme désarmant mais ne laisse pas indifférent. Philomena prend donc une dimension plus universelle, au-delà du fait divers et de la recherche bouleversante de ce fils disparu. Le portrait d’une femme contradictoire, parfois bigote, mais dotée d’un sacré caractère. Qui cherche simplement la sérénité et le souvenir malgré l’horreur abjecte de son histoire. Frears réalise un film populaire mais complexe, souvent drôle grâce au franc-parler de Judi Dench et sa relation avec Steve Coogan, émouvant aussi, mais jamais tire larme. Tout en rendant justice à une page sombre et encore taboue de l’église catholique irlandaise et en parlant de culpabilité et de pardon.

Gilles Hérail

Philomena, un drame britannique de Stephen Frears avec Judi Dench et Steve Coogan, sortie le 8 janvier 2014, durée 1h38

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2 thoughts on “[Critique] « Philomena » : Stephen Frears nous émeut sur une histoire de disparu et de pardon”

Commentaire(s)

  • cmfg

    Encore une fois une très jolie critique, merci Gilles :)

    novembre 24, 2013 at 19 h 36 min
  • Dogrose

    Superbe film dans lequel Stephen Frears a trouvé le ton juste pour évoquer avec sa subtilité habituelle, l’histoire d’une rencontre et d’une double quête. Celle d’une mère mais également celle d’un journaliste dont les pseudo certitudes sont ébranlées, ce qui paradoxalement le rend plus fort, ayant (re)trouvé la faculté de s’émouvoir. Judi Dench nous donne à voir toute la complexité et la densité des émotions et du cheminement de cette lumineuse Philomena. Elle le fait avec la grâce, la finesse qui la caractérisent et avec cette capacité hors du commun qu’elle possède d’incarner la beauté, la fragilité et la vaillance de l’âme humaine.

    février 25, 2014 at 0 h 33 min

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