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[Critique] « Jeux interdits » de René Clément en version restaurée : un film inoubliable

[Critique] « Jeux interdits » de René Clément en version restaurée : un film inoubliable

16 juillet 2014 | PAR Olivia Leboyer

Une adorable fillette de cinq ans perdue au milieu des horreurs de la guerre : Jeux interdits ferait pleurer une pierre, en évitant toute sensiblerie. Un très grand film, bouleversant. Sortie en version restaurée le 23 juillet.

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[rating=5]

Dès les premiers accords de guitare, au générique (fameux thème de Fernando Sor, interprété par Narciso Yepes), on commence à verser des larmes. Mais ce film sur l’enfance et la guerre est tout sauf mièvre. Rien d’appuyé ou de surjoué dans cette partition sèche, violente, impitoyable. Paulette, cinq ans, blonde comme les blés, perd ses deux parents sous nos yeux, sous les bombardements de 1940. Sous le choc, la fillette ramasse son petit chien, mort aussi, pour errer sur la route. « Tu ne vois pas qu’il est mort, ton chien ? » lui lance une femme, « Ah ? Il est mort ? » répond Paulette. Cahin-caha, portant le petit cadavre, la fillette se retrouve aux abords d’une ferme. Là, un jeune garçon, Michel, onze ans, la prend sous son aile.

A la campagne, rien d’idyllique : la famille de Michel ne souhaite pas nourrir une bouche supplémentaire et garde Paulette pour ne pas avoir l’air moins généreux que les voisins. On se croirait chez Jules Renard. Avec une certaine rudesse, les Dollé prennent tout de même soin de la fillette. Au fil des semaines, Michel et Paulette s’attachent de plus en plus l’un à l’autre. Pour apaiser les terreurs de Paulette, Michel a inventé un stratagème qui fonctionne bien : lui offrir un beau, un splendide cimetière pour animaux. Comme ça, son petit chien Jock ne sera plus seul en terre, protégé de la pluie. En creusant des trous, en fixant des croix, les deux enfants tentent de conjurer la peur de la mort. Souris, taupes, insectes, rejoignent peu à peu le chien. Mais, pour Paulette, rien n’est trop beau, et Michel commence à voler de vraies croix d’Eglise.

René Clément peint une campagne plus vraie que nature, avec ses rites un peu naïfs, solidement implantés. Les parents de Paulette lui ayant peu parlé de religion, la fillette découvre la beauté des ornements, des prières. Comme il ne lui reste plus rien, elle s’y raccroche. Le deuil du chien la détourne un moment du deuil de ses parents. Grands yeux étonnés, l’adorable Brigitte Fossey s’excite soudain en imaginant le grand et beau cimetière peuplé de chiens, de chats, de tigres, de lions « et des gens », ajoute-t-elle, au bord des larmes.

Le visage pur de Brigitte Fossey, la force des dialogues, la brièveté du film (1h26) font de ces Jeux interdits l’un des films de guerre et d’amour les plus réussis. Un film inoubliable, qui serre le cœur à chaque fois.

Jeux interdits, de René Clément, adapté du roman de François Boyer, France, 1952, 1h26, avec Brigitte Fossey, Georges Poujouly, Amédée, Laurence Badie, Suzanne Courtal, Lucien Hubert, Jacques Marin, André Wasley. Sortie en version restaurée le 23 juillet 2014.

visuels: photos officielles du film.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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