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[Critique] du film « Le ciel attendra » Passionnant témoignage sur la radicalisation des mineures 

[Critique] du film « Le ciel attendra » Passionnant témoignage sur la radicalisation des mineures 

08 octobre 2016 | PAR Gilles Herail

Après Les Héritiers, Marie-Castille Mention-Schaar signe un nouveau film d’une grande justesse, qui traite un sujet d’actualité dans toute sa complexité. Le ciel attendra offre un témoignage passionnant sur le processus de (dé)radicalisation de deux mineures qui agit à la fois comme un manuel préventif contre la propagande de Daech et un manifeste politique sur la nécessité d’accompagner les jeunes concernés. A voir absolument.

[rating=5]

Synopsis officiel: Sonia, 17 ans, a failli commettre l’irréparable pour « garantir » à sa famille une place au paradis. Mélanie, 16 ans, vit avec sa mère, aime l’école et ses copines, joue du violoncelle et veut changer le monde. Elle tombe amoureuse d’un « prince » sur internet. Elles pourraient s’appeler Anaïs, Manon, Leila ou Clara, et comme elles, croiser un jour la route de l’embrigadement… Pourraient-elles en revenir?

Marie-Castille Mention-Schaar confirme sa place à part dans le cinéma français, utilisant la fiction pour apporter un éclairage différent sur des thématiques traitées de manière caricaturale dans le débat public. Les héritiers retraçait la participation d’une classe de ZEP au concours national de la Résistance et de la Déportation, pour interroger la place de l’école et de la transmission de la Mémoire dans la construction identitaire des ados. Croyant dur comme fer dans le potentiel d’une jeunesse stigmatisée capable de miracles quand on lui fait confiance et qu’on la responsabilise. Le ciel attendra retrouve cette même puissance émotionnelle, tirant sa force d’un long travail de recherche et de documentation qui permet au scénario d’explorer la complexité d’un sujet trop souvent instrumentalisé. On ressent pendant la projection un sentiment de nécessité et de pertinence absolue, tant au niveau de la forme que du fond. Car Marie-Castille Mention-Schaar réussit à nous en dire beaucoup, tout en restant accessible et visible par le plus grand nombre.

Alors que la France s’écharpe sur la question des signes distinctifs dans l’espace public et des menus scolaires, Le ciel attendra s’évertue au contraire à séparer la religion (y compris dans ses versions les plus rigoristes) de la question de la radicalisation. En décortiquant, avec précision la mécanique de propagande qui a permis à Daech d’élargir et de massifier son recrutement. Une opération-manipulation qui joue sur la séduction, l’affectif et le sentiment de révolte pour prendre le contrôle, petit à petit, du libre-arbitre de ses proies. La radicalisation est traitée comme une drogue, d’abord douce, puis de plus en plus dure, qui provoque des phénomènes d’addiction et referme petit à petit son piège. Une stratégie pensée, réfléchie et organisée qui utilise des outils « professionnels » et maîtrise parfaitement ses techniques d’embrigadement. Internet permet cette mise en relation initiale qui va profiter du contexte émotionnel de l’adolescence : en jouant sur l’attachement émotionnel avec les rabatteurs, l’envie de sens et de « justice » et la porosité aux théories du complot les plus absurdes. Avant d’offrir l’Islam radical et le Califat comme l’unique rédemption possible.

Le ciel attendra fait des choix politiques dans son approche, en présentant des filles de classes moyennes, avec un lien initial absent ou distant avec l’Islam. En se focalisant sur la radicalisation à distance par internet, qui ne passe pas par les mosquées salafistes. En défendant bec et ongle l’approche psychologique de Dounia Bouzar a permis à la réalisatrice d’observer l’action de son centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’Islam. En insistant sur la solitude des parents qui se sentent abandonnés par l’Etat. Le ciel attendra n’a bien évidemment pas l’ambition de traiter en 1h40 tous les aspects et tous les profils de radicalisation. Le scénario se focalise sur un sous-groupe, les mineures converties, qui symbolise l’inquiétante attractivité de Daech au delà du profil (qui reste largement majoritaire) des hommes de 20 à 30 ans de culture musulmane. Ce choix assumé donne au film tout son intérêt en ouvrant sur la question de l’adolescence et de la prévention.

Le ciel attendra est un cri d’espoir autant qu’un cri d’alarme. Des méthodes d’accompagnement s’inventent, se testent, se perfectionnent, même si elles sont logiquement discutées et parfois contestées. Tous les jeunes ne réagiront pas de la même manière à ces processus de désintox qui ne prétendent d’ailleurs pas effacer le lavage de cerveau d’un coup de baguette magique (voir le rapport du député Pietrasanta sur la question). Ces initiatives ouvrent en revanche une porte de sortie pour les jeunes détectés à temps, avant le passage à l’acte terroriste, ou au moment de franchir la frontière. Le ciel attendra plaide pour une prise de conscience car beaucoup de ces ados vont devoir rentrer chez eux, à un moment ou un autre, retourner à l’école, revenir à une vie normale et se réintégrer. Le processus sera long et complexe, relève de l’intime, nécessite une réappropriation apaisée de la religion, une déconstruction de l’idéologie absorbée, avec l’aide des parents, d’associations et de repentis. Mais ces jeunes sont là de toute façon, quoiqu’on en pense ou qu’on en dise. Rien ne sert de culpabiliser les familles qui n’ont parfois rien vu venir, d’entretenir l’amalgame avec l’Islam, d’idéologiser à outrance une question qui dépasse les cadres préconçus. Le ciel attendra agit comme un manuel d’auto-défense intellectuelle à destination des jeunes et des parents, sans naïveté mais sans défaitisme. Un film essentiel.

Gilles Hérail

Le ciel attendra, un drame français de Marie-Castille Mention-Schaar avec Sandrine Bonnaire, Noémie Merlant, Naomi Amarger et Clotilde Courau, durée 1h44, le 5 octobre 2016

Visuels : © affiche et bande-annonce officielles du film

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