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[Critique] Deux films marquants et libres du cinéaste suédois Bo Widerberg en reprise

[Critique] Deux films marquants et libres du cinéaste suédois Bo Widerberg en reprise

23 mars 2015 | PAR Olivia Leboyer

Amour651

L’an dernier, trois fabuleux films du cinéaste suédois Bo Widerberg ressortaient, en version restaurée. Liberté de ton, peinture sociale sans fard et romantisme déchirant, ces films (Le Péché Suédois, et le mythique Elvira Madigan) nous avait littéralement ravis. Cette année, nous découvrons trois autres films : Amour 65 et Le Quartier du Corbeau (Joe Hill suivra). Dès demain en salles et très chaudement recommandés.

[rating=4]

Avec Amour 65, Bo Widerberg filme une cartographie du cœur, d’une mélancolie lumineuse. Dès les premiers plans, le personnage principal, Keve, grand cinéaste suédois, nous prévient au détour d’un dialogue à bâtons rompus, en voiture : dans la vie, on ne se retrouve jamais à la fin. On pense un peu à Voyage à deux de Stanley Donen. En amour, on perd le fil. Quelques plans de cerf-volants suggestifs nous mettent du vague-à-l’âme. Car ce cinéaste admiré se laisse captiver par une femme, puis une autre. Marié à la belle et gracile Ann-Mari, il tombe amoureux d’une mystérieuse femme aux yeux clairs, mariée de son côté à un politicien. Entre une scène d’amour d’une sensualité troublante et l’impression, déjà, d’avoir perdu quelque chose, Keve déambule en cherchant l’inspiration. Sa femme Ann-Mari fraternise avec l’un des acteurs, l’américain Ben Carruthers (acteur du Shadows de Cassavetes, et qui joue ici son propre rôle). Elle lui confie ses peines, dans la cuisine, alors qu’il l’aide à couper des légumes. Charmante et triste, la scène capte un moment magique. Amour 65 déroule les rubans de la mémoire, cinématographie et sentimentale, en une ronde (dés)enchantée.
Quartier corbeau 2

Le Quartier du Corbeau est un drame social, à l’état pur. On pourrait craindre un tableau sociologique édifiant de la classe ouvrière de l’entre-deux guerre (nous sommes en 1936). Et Bo Widerberg réussit un petit miracle de justesse et d’émotion : sans cesse en équilibre, le film nous prend à la gorge. Magnifiquement dialogué, oppressant, ce sombre Quartier du Corbeau rayonne d’humanité. Anders, 18 ans (Thommy Berggren, acteur fétiche de Bo Wideberg, déjà premier rôle du Péché suédois et de Elvira Madigan), se rêve écrivain. Il écrit, sur la table de la cuisine, entre sa mère qui travaille comme une bête de somme et son père, un beau parleur d’une paresse infinie. Dans ce quartier du Corbeau, le chômage et la misère règnent. Les enfants jouent dans la cour, dépenaillés ou même nus, tandis que les adultes accommodent les restes, trois bouts de jambon en salade ou quelques pommes de terre. Rien de beau, rien de luxueux ni de confortable. Le cirque qui passe, une fois l’an. Dans cette atmosphère étouffante, Bo Widerberg livre le portrait d’un père indigne et majestueux. Alcoolique, fainéant, l’homme dort comme une pierre dans son canapé, en pleine journée, un mouchoir sur les yeux. Quand il émerge, de temps à autre, il se lance dans des discours hallucinés, d’une grande beauté, sur la vie dont il rêve et qu’il n’aura pas. Menus pantagruéliques, moquettes épaisses des grands hôtels, courtoisie, cigares, ses récits enchanteurs se dressent, pour quelques minutes, face au quotidien. Belle prestance, faconde, regard de séducteur, ce père aurait effectivement mieux cadré ailleurs. Mais il est là, dans ce minuscule logement sans commodité, coincé dans une vie sans plaisirs. Lucide, il lance un jour à son fils : « je suis devenu un scaphandrier, là où je suis, vous ne pouvez plus m’atteindre ». Et, précisément, Anders n’a pas encore renoncé à tout, il conserve une toute petite lueur d’espoir, bien incertaine mais tenace. Ecrire, pour témoigner, pour faire entendre sa voix : avec l’idée que l’art peut quelque chose contre la réalité.

Le Quartier du Corbeau est un grand film social, pudique et bouleversant. On en sort en larmes.

Amour 65, de Bo Widerberg, Suède, 1965, 96 minutes, avec Keve Hjelm, Eva Britt-Strandberg, Ann-Mari Gyllenspetz, Ben Carruthers, Inger Taube, Nina Widerberg, version numérique restaurée. Sortie le 25 mars 2015.

Le Quartier du Corbeau, de Bo Widerberg, Suède, 1963, 101 minutes, avec Thommy Berggreb, Christina Frambäck, Emy Storm, Keve Hjelm, Ingvar Hirdwall, Agneta Prytz, version numérique restaurée. Sortie le 25 mars 2015.

visuels: affiche et photos officielles des films.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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