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Biarritz : « Cantos de represion », documentaire nécessaire, primé par le public

Biarritz : « Cantos de represion », documentaire nécessaire, primé par le public

03 octobre 2021 | PAR Olivia Leboyer
Horst

Avec Cantos de represion, Marianne Hougen-Moraga et Estephan Wagner décortiquent en une heure et demie le système de la Colonia Dignidad, petite secte fondée en 1961 au Chili par Paul Schäfer, un ancien nazi, qui apportera son soutien actif à la dictature de Pinochet. Si l’homme est arrêté en 2006, un noyau dur d’anciens colons habite toujours dans ce camp, en 2020. Leurs témoignages, édifiants, s’entrecroisent ici.

Quelque chose, dans ce documentaire, résiste à l’analyse et le rend d’autant plus précieux. Sous nos yeux sidérés, les témoignages s’enchaînent : depuis 1961, la secte créée par Paul Schäfer fonctionnait en vase clos, en un système d’une grande violence physique et morale. Chaque jour, un membre se voyait désigné pour être roué de coups par d’autres, désignés arbitrairement aussi. Les jeunes garçons étaient violés, les filles et les femmes traitées en sous-êtres, appelées « les poules » et « les chevelues ». A d’autres moments, tout ce petit monde se retrouvait pour chanter dans la chorale, des chants purs et pleins d’idéaux.

Le lieu, idyllique, évoque un petit paradis, de montagne et de verdure, riant et fleuri. « Comment ne pas être heureux, dans un tel endroit ? » lance avec ironie un ancien membre. Ceux qui ont choisi de rester n’ont pas tous les mêmes raisons. Pour les plus âgés, regroupés dans la maison de retraite, ce qu’ils ont vécu là ce sont « leurs plus belles années, de belles choses, les meilleures valeurs dont on puisse rêver« . Aucun remords chez ces colons de la première heure, illuminés, qui ont la ferme conviction d’être dans la vérité.

« Je sais qu’il s’est passé des choses terribles, que j’y ai participé, que j’ai mal agi. Mais je tiens aussi à dire que Paul Schäfer nous a inculqué de bonnes valeurs, d’ordre, de discipline, de propreté, qu’il nous a donné une éducation, et le goût de la musique« , autre type de discours légèrement plus nuancé, mais qui fait encore la part belle à l’esprit communautaire, célébré. Ils ont appris à obéir, à faire ce que l’on attendait d’eux. Aujourd’hui, en 2020, ne livrent-ils pas, encore, un nouveau discours appris, formaté, à la caméra ?

Pour d’autres encore, la rhétorique est explicite : « Je ne savais rien des violences commises, des sévices« , déclare Dora, vieille femme souriante sous son grand chapeau rose, « Oui, on a su après que des partisans d’Allende avaient été tués. Mais qui suis-je pour juger ? L’inverse aurait sans doute été pire« . Edifiant. Les manières de se dédouaner sont multiples, tordues.

« C’est nous, les vraies victimes » lance l’un membre, qui se dit « l’un des plus lucides, des plus révoltés lorsqu’il était jeune« . Et, en effet, ces enfants nés dans la secte n’ont rien connu d’autre, élevés dans la violence et les abus, leur terreau naturel. « Comment construire sa vie après cela ? » s’interroge l’un d’eux, avec une tristesse placide. Cet homme-là est resté car, ailleurs, il n’aurait rien eu, pas de perspective d’avenir, la précarité et la peur pour tout bagage. Ici, rien ne lui appartient en propre, mais il habite un endroit de conte de fées, avec le gîte, le couvert et, pour compagnons de tous les jours, ses anciens bourreaux et victimes. Une vision du Paradis, ou de l’Enfer, selon le point de vue. Cet homme au regard mélancolique est marié à une femme qu’il aime et qui l’aime. « Je l’aime« , dit-elle, mais « la sexualité, non, pour moi cela n’a rien à voir avec l’amour, ce n’est plus possible. La sexualité et l’amour, cela n’a rien à voir« .

Brisés dès l’enfance, ces personnes, pour la plupart, demeurent soit accrochées à leurs croyances naïves et nauséabondes, soit résignées, par peur d’affronter le vaste monde extérieur, où personne, peut-être, ne prendrait le temps et la peine de les comprendre. Ni blancs, ni noirs, ils ont en eux cette propension à la violence qu’on leur a appris à exercer sur les autres, « pour leur bien« .

Après l’arrestation de Paul Schäfer, en 2006, c’est la loi du silence qui s’est imposée. Une cérémonie de l’oubli a été organisée, pour enterrer tout le passé une bonne fois pour toutes. Surtout, pour éviter un procès où les responsabilités auraient été établies et partagées. Car Schäfer n’a pas agi tout seul. Tous bourreaux, tous victimes, à des degrés divers, et avec des prises de conscience différentes. Mais cela, qui peut en juger aujourd’hui ? La caméra capte des indices, des clignements d’yeux, des regards fuyants, qui révèlent ou cachent. Qui rendent infiniment tristes.

Ironie supplémentaire, les enfants des « hiérarques » continuent de diriger ce qui ressemble maintenant à un parc d’attraction, visitable par les touristes qui, « peuvent se faire leur propre point de vue« . Ces tours operators de l’horreur distillent un malaise certain. Quel avenir pour ces enfants perdus, prisonniers d’un conte de fées de façade ? Dont certains s’accommodent parfaitement. Pour d’autres, tourment éternel.

Le public du Festival a primé ce très beau documentaire, ambigu et nécessaire.

visuels: photo officielle du film.

VACCANZA – The Mountain Tropical Experience , Une exposition consacrée à la montagne contemporaine dans les Dolomites, Italie
Skylight de David Hare mise en scène par Claudia Stavisky
Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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