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Biarritz: « Cabra marcado para morrer » grand film politique d’Eduardo Coutinho

Biarritz: « Cabra marcado para morrer » grand film politique d’Eduardo Coutinho

28 septembre 2022 | PAR Olivia Leboyer
Kleber Mendonça Filho

Kleber Mendonça Filho nous l’a promis dans sa carte blanche : aucun film n’a autant compté pour lui que celui-ci. Dans son album photo incomplet des films préférés, il occupe une double page centrale. Nous lui avons donc fait confiance, pour découvrir un vrai beau film politique, bouleversant.

Cabra marcado para morrer, cela signifie Un homme condamné à mourir. En 1962, Joao Pedro Teixeira, le leader de la Ligue paysanne de Sapé (PB), est assassiné sur ordre des propriétaires terriens. En livrant son combat pour le peuple, Joao était très conscient du risque. Il savait qu’il allait vers sa mort et préférait cela à vivre dans la tiédeur.

En 1964, Eduardo Coutinho entreprend de filmer un docu-fiction sur Joao Pedro Teixeira, avec des acteurs et, dans le rôle de la veuve, la vraie Elizabeth Teixeira. Le mélange, déjà, est troublant. Sur les photographies, dans les quelques rushes de 1964, la présence d’Elizabeth prend toute la lumière. Un regard profond, droit, un courage évident, une femme d’exception. 12 enfants avec Joao puis, dès 1964, l’exil politique et l’oubli. Le tournage, brutalement interrompu par la répression politique, empêche Eduardo Coutinho de mener à bien son projet.

17 ans plus tard, en 1984, hanté par cette histoire, le réalisateur part à la recherche des protagonistes, dans le Nord-Est brésilien, près de Recife, et surtout d’Elizabeth. Au noir et blanc succède la couleur et la captation de témoignages, parcellaires, émouvants, de ces paysans qui ont lutté pour la justice sociale et se retrouvent, 20 ans plus tard, au point mort.

A 54 ans, la belle Elizabeth est abîmée, rabougrie, mais son regard irradie toujours. Blessée, terrée, cette femme a dû abandonner la plupart de ses enfants pour survivre, ne gardant auprès d’elle qu’un fils dont le grand-père n’a pas voulu, parce qu’il ressemblait trop à Joao.

Entre le présent, le passé et d’hypothétiques retrouvailles de famille, le temps oscille, incertain, triste, vivant. Eduardo Cousina capte cette matière du temps, élastique ou ligne brisée, témoin de la mémoire ou des rendez-vous manqués. D’une époque à l’autre, la parole se libère ou demeure hésitante.

Kleber Mendonça Filho nous confie que ce film politique nous aide à comprendre la logique de la société brésilienne, qui a pu à la fois accueillir deux sortes de phénomènes, Lula et Bolsonaro. En effet, entre le courage héroïque de certains, pour qui la « ridicule petite démocratie » ne suffit pas, et la lâcheté apathique des autres, l’écart est flagrant.

Cabra Marcado para morrer (Un homme condamné à mourir) d’Eduardo Coutinho, 1964 puis 1984, avec Elizabeth Teixeira, José Daniel Do Nascimento, Joao Virgilio Silva, Cicero Anastacio Da Silva. Festival Biarritz Amérique latine. Focus Brésil, carte blanche à Kleber Mendonça Filho.

visuels: photo de Kleber Mendonça Filho, par Olivia Leboyer.©

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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