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« Bande de filles » : diamants bruts

« Bande de filles » : diamants bruts

21 octobre 2014 | PAR Megane Mahieu

En s’écartant intelligemment des clichés qu’il pourrait produire et d’un déterminisme social, le dernier film de Céline Sciamma est un récit initiatique prenant, un roman générationnel et une ode à la vie. 

Dès la première séquence, le nouveau film de Céline Sciamma commence en puissance. Portée par un morceau extatique (Light Asylum « Dark Allies »), réminiscence new wave, s’y déroule sous nos yeux un match de football américain qui affronte, on le comprend peu à peu, deux équipes féminines. Là est donné le tempo et les fils que tisseront le film.  Comme dans Naissance des pieuvres et TomboyBande de filles s’annonce comme le récit de plusieurs conquêtes : devenir forte, devenir solidaire, devenir soi. Marieme et sa bande sont des combattantes, et l’initiation de la jeune héroïne passera par plusieurs niveaux en deux temps.

Acte I : être ensemble. Par le jeu des codes, Bande de fille s’apparente dans certaines séquences à un western urbain où la question de l’identité est l’arme première. Lors de combats de rue et des multiples altercations qui jalonnent le film, la formule « t’es qui? » revient souvent en bouche et se fait virulente, comme si aucune place et aucun nom n’était acquis. D’ailleurs ces noms, il faut les changer. Comme des actrices qui endossent un costume et s’attribuent un rôle, Marieme change son identité et devient Vic (« pour Victoire », on peut aussi y voir un hommage à la plus célèbre Vic du cinéma français Sophie Marceau dans La Boum, autre film générationnel), cheveux longs et basket clinquantes adoubée par sa « reine » Lady au commande la petite bande. Pour sa Lady, Mariem se fait chevalier et part au front pour sauver l’honneur de celle qui s’est faite humiliée et qui en paye les conséquences. Un système féodal qui se rejoue dans la cité? Le film peint avec plus de finesse les différents jeux de force. Très vite, de la même manière que Céline Sciamma refuse le simple étiquetage, Marieme tente au contact de sa bande de se défaire d’un carcan réducteur. Ensemble elles vont plus haut et plus vite, dansent et rient, font les stars façon Rihanna dans le cocon d’une chambre d’hôtel, chahutent dans les couloirs du métro. Aimer aussi : Marieme et Ismaël, un ami de son frère, se plaisent et finissent par se le dire. L’éclosion sensuelle de ces deux  jeunes gens à qui par convention on refuse l’amour ramène à Roméo et Juliette, et cette intrigue romantique nous tient en haleine. Bande de fille retravaille avec subtilité les mythes avec une modernité folle.

Acte II : s’émanciper. Par la puissance de cette relation à la bande mais aussi des contingences extérieures, Marieme doit partir pour mieux se retrouver. Dans ce deuxième temps, la course s’essouffle pour offrir de nouvelles perspectives à la jeune protagoniste, des expériences qui mettent en péril sa sécurité et son identité. Cheveux courts et pantalon large, elle se fait garçonne pour mieux être accepter, en mission mini-jupe et perruque blonde, elle se fait tentatrice. Un trouble dans l’identité sexuelle qui fait écho aux précédents films de Céline Sciamma mais qui trouve là moins de force contestataire. C’est face à cet antagonisme que nous étions dubitatifs lors de la vision du film à Cannes. Dans le dernier plan : Marieme regarde au loin, poings serrés : sa vie d’après, forte de toutes ses expériences, nous questionne. Peut-être aurait-il fallu nous laisser dans la lueur, faiblissante ou non, de sa bande d’amis filmée en un long travelling complice.

Stéphane Delorme, rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, se mobilisait dans un brillant plaidoyer pour « des films qui nous exaltent » (Cahiers du cinéma, avril 2013). Si Bande de filles s’essouffle en bout de course, il nous reste un souvenir impérissable de cette bataille de Marieme contre le monde et ses conventions. Loin du naturalisme ambiant dans le cinéma français (les frères Dardenne, Abdellatif Kechiche etc. pour ne citer qu’eux), héritage littéraire et picturale encore lourd qui comme l’écrit Pierre Schoeller déploie un mécanisme où ne se donne « qu’un système (…) qu’un dogmatisme (…) un discours sur les chairs et les affects », Céline Sciamma pose elle un regard neuf sur ces jeunes filles. S’il y a bien un ancrage social dans le film, Céline Sciamma ne se pose pas en froide ethnologue mais en fine portraitiste de ces filles du quartier, ou plutôt de ces filles tout court. Pas de stigmatisation, mais un regard porté sur ces jeunes filles noires, avec leur style particulier et leurs mimiques, et nous marchons côte à côte avec elles dans leur aventure que nous faisons notre le temps d’un film.  Il y a derrière la caméra ce qu’il faut de distance et de tendresse, un dosage méticuleux qui fait de Céline Sciamma l’une des plus grandes cinéastes de sa génération.  Il y a bien « quelque chose d’incandescent et de beau » dans Bande de fille, et qui tient au portrait intime qu’il brosse, à la force de ses ellipses, à sa beauté plastique mais aussi à la vivacité de son récit et des actrices qui le portent.

Visuels : ©Pyramide Distribution

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Megane Mahieu

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