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« Azor » les arcanes du système bancaire suisse en Argentine

« Azor » les arcanes du système bancaire suisse en Argentine

30 août 2022 | PAR Olivia Leboyer
Stéphanie Cléau « Azor »

Ce premier film nous introduit dans les arcanes d’un univers singulier : les grandes banques privées suisses, ici en zones troubles, dans l’Argentine de 1980. Un milieu professionnel régi par ses codes, son langage, où les jeux de pouvoir s’exercent en toute discrétion. Nous vous recommandons ce film étrange, en salles le 12 octobre.

Azor s’ouvre sur le visage d’un homme blond, souriant et séduisant, sur fond de plantes exotiques. Serait-ce ce René Keys, dont il sera question tout le long du film ? Sans doute, et peu importe. Délibérément, Azor joue du mystère le plus limpide, celui qui n’attend pas de résolution. Yvan de Wiel (Fabrizio Rongione, acteur fétiche des frères Dardenne), de la banque privée genevoise Keys Lamar De Wiel, se rend avec sa femme, Inès (Stéphanie Cléau, que l’on a beaucoup aimée dans La chambre bleue de Mathieu Amalric) à Buenos Aires, où son associé a disparu, laissant tous ses riches clients en plan. Curieusement, ces derniers n’ont pas l’air d’en vouloir à ce Keys, qui leur a fait forte impression. « Brillant, exubérant, d’un charme fou, le meilleur de tous« , les superlatifs pleuvent, il les a tous séduits. Dans cette haute société argentine, une femme (Elli Medeiros), seulement, glisse à Yvan que Keys était « un manipulateur, un homme très dangereux« . Tous s’accordent sur un point : Yvan est très différent de lui. Comment le prendre ?

Plus humble, plus discret, Yvan serait-il plus terne, plus passe-partout ? Lui-même semble le penser, enchaînant consciencieusement les rendez-vous, comme s’il avait toujours un temps de retard à rattraper. Après quoi court-il ? Sur Keys, qui s’est volatilisé, il ne cherche pas à en savoir plus. L’homme avait un appartement secret, frayait avec des juntes militaires, avec des cercles fermés, il s’est enfui par peur, quand la catastrophe économique s’est avérée. L’économie fonctionne à la confiance. Ce qui la met à mal, c’est la peur. Yvan de Wiel s’attache donc, patiemment, à retisser de la confiance avec ses clients les plus importants. Certains, grands propriétaires terriens, sont chics et cultivés. D’autres, comme ce coureur hippique à la veste criarde, sont m’as-tu-vu et, même, d’une grossièreté calculée. Le banquier, ils entendent le tester, dans un rapport de force musclé.

« Ton père avait raison, la trouille te rend médiocre » lance Inès à son mari. Habile, elle sait comment piquer sa susceptibilité pour le faire réagir. Elle sait le conseiller sur le choix d’un costume crème, légèrement vulgaire, pour que le client se méfie moins de lui. Des stratégies, des méthodes de séduction, où seule l’efficacité compte. On apprend qu’Yvan exerce son métier par transmission, son grand-père ayant fondé la banque. A l’égard de René Keys, éprouve-il de l’envie ? Le désir mimétique, cher à René Girard, imprègne chaque plan. Et les absents sont toujours les plus présents, Keys ou cette Leopolda fantôme, que pleure un père barbu aux faux airs de Victor Hugo.

Lors d’une scène de gala mondain, Inès explique à la compagne d’un client, une dame qui s’ennuie avec élégance, le langage codé pour naviguer dans une soirée sans se laisser harponner par les importuns. « Faire cousin Antoine« , soit éviter de saluer quelqu’un qui ne nous a pas encore vu, ou « faire Azor« , veiller à ce que l’on dit, savoir se taire.

Andreas Fontana décrit avec minutie un milieu professionnel très fermé. La culture bancaire suisse procède ici d’une stratégie très construite. On pense au film Le Grand Jeu de Nicolas Pariser (2015), sur les arcanes et doubles fonds du milieu politique. Entre les haciendas au luxe austère et imposant, les piscines privées, les halls de grands hôtels, les cercles élitistes (avec le réalisateur et écrivain Pablo Torre Nilson dans un rôle de dignitaire ecclésiastique), Yvan de Wiel promène sa silhouette placide, sur les traces de Keys. A moins qu’il n’ait un coup d’avance ? Le dernier plan du film répond-il, symétriquement, au premier plan ?

Azor, d’Andreas Fontana, Suisse/France/Argentine, scénario d’Andreas Fontana et Mariano Llinas, 1h40, avec Fabrizio Rongione, Stéphanie Cléau, Elli Medeiros, Juan Trench, Gilles Privat, Juan Pablo Geretto. Sortie le 12 octobre 2022.

visuels: photo officielle du film©.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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