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Cannes 2018 : « À genoux les gars », film en parfait équilibre à Un certain regard

Cannes 2018 : « À genoux les gars », film en parfait équilibre à Un certain regard

11 mai 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Dérangeant, mais pas complaisant, ce nouveau film d’Antoine Desrosières raconte une histoire sombre sur un ton en apparence très léger, avec un sens de la mesure à saluer. En passant de la « tchatche » énergique au tragique le plus intense.

[rating=5]

Pour À genoux les gars, le réalisateur Antoine Desrosières retrouve Souad Arsane et Inas Chanti, jeunes interprètes et coscénaristes de son précédent film, Haramiste : un moyen-métrage sorti en 2015, qui lançait deux sœurs habitant une cité et arborant un « dress code voile / doudoune / basket » dans une joute verbale au ton malicieux sur le désir, le sexe ou les premières fois (notre critique ici). Le cinéaste qui signa A la belle étoile (1993) et Banqueroute (2000) plonge cette fois ces deux actrices non professionnelles – formidables, et toujours créditées au scénario – dans une histoire plus sombre, « librement inspirée d’un témoignage ». Deux gars, et jeunes acteurs tout aussi magnifiques, viennent les rejoindre pour composer avec elles un quatuor énergique et asphyxiant à la fois : Sidi Mejai, et Mehdi Dahmane.

Yasmina et Rim, donc, sont deux sœurs encore mineures habitant une cité. Comme un grand nombre d’adolescentes, elles pensent pas mal à leurs amis garçons, et à la découverte du plaisir qui les attend avec eux. Parlant sans cesse, avec une énergie inépuisable, elles évoquent entre elles « ce qui est possible » et ce qui ne l’est pas. Lorsqu’elles sont seules avec Salim ou Majid, les gars qui sortent avec eux, elles débattent des mêmes choses en leur demandant leur avis. Dans ces moments passés seul à seul, les points de vue ne sont pas les mêmes entre garçon et fille… Et au temps des portables et de la consommation d’images, certains actes sexuels peuvent fâcheusement apparaître comme « rien du tout« . Un soir, alors que Rim est en voyage scolaire, Yasmina traîne avec Salim et Majid. « Juste histoire de sauver la soirée« , Salim convainc sa copine de « faire passer un bon moment » à Majid… Un geste qui va marquer le début d’un cercle infernal, pour elle.

MALAISE, BURLESQUE, TRAGIQUE

Film au ton alerte enveloppé dans un climat en apparence léger, présenté à Cannes 2018 dans la section Un certain regard (dossier complet ici), À genoux les gars est aussi une peinture cruelle des procédés employés par deux jeunes hommes pour mettre une fille de leur âge à genoux, au sens propre comme au figuré, et pour que cela dure. La mise en scène transmet le malaise terrible qui découle de cette situation, en même temps que le tragique de cette dernière. Elle y parvient en mêlant réalisme et stylisation, tous deux très bien dosés ici. Et le film déjoue le côté « reconstitution de fait divers » grâce à de petites pointes de distance et de légèreté. Doté d’une forme étonnante au final, À genoux les gars n’entend absolument pas être un « film sur les cités ». Plutôt une comédie (très) dramatique au ton acide, et à la portée large. Incarnée par des interprètes splendides, tels Elis Gardiole – sublime dans le rôle du cinquième personnage-clé du film – ou Loubna Abidar et Baya Kasmi, magnifiquement intenses le temps de la scène où elles s’affrontent.

Tout au long du parcours de la pauvre Yasmina, et de son avancée vers le bord du gouffre, les partis-pris choisis par le réalisateur Antoine Desrosières mettent à distance, très légèrement, la réalité qu’il filme. Pour commencer, la caméra ne s’attarde pas sur les lieux ou le contexte social : elle s’attache aux situations, elle plonge à vif dans des scènes malaisantes. Des séquences qui sont peintes avec une mini-distance, cependant : elles apparaissent donc justes, pas complaisantes. Vraies, et en même temps tragiques.

Et pour que l’horreur des faits soit perceptible, certains gestes, certaines attitudes des interprètes se trouvent poussés jusqu’à l’outrance une fraction de seconde, avec un montage qui accompagne ces ruptures de ton : un côté cocasse s’invite ainsi discrètement au cœur des scènes les plus scabreuses et tristes, sans s’imposer trop. On sent donc la réalité du fait, la douleur et la terrible incapacité à agir du personnage principal. Et la gêne est d’autant plus grande que le burlesque pointe le bout de son nez, dans ces séquences.

LANGUE DE JEUNES ET MANIPULATION

En prime, le film donne à entendre, comme pas mal d’autres avant lui, la « tchatche », le langage forgé par les jeunes. Celui qui sonne tout au long de l’histoire dans la bouche du quatuor de personnages suivis, apparaît assez commun : on se dit que tous les ados français d’aujourd’hui y empruntent des mots et expressions. Mais À genoux les gars cadre cette langue pour montrer comment certains jeunes en usent afin de manipuler leurs semblables, et d’abuser de leur influence. Il pointe aussi un mal commun à beaucoup, beaucoup d’ados : en traitant le sexe sans arrêt comme une chose anodine à travers leur langage, certains se situent en réalité à deux doigts du danger, sans le savoir parfois.

Si le film célèbre la liberté de la parole jeune, comme d’autres avant lui, il rappelle que celle-ci a des côtés multiples, qu’elle peut être utilisée pour arriver à certaines fins, sans que soit mesurée la gravité des faits produits. Est-ce que cela pose question, enfin, que cette « tchatche »-là, représentée devant nous, sorte de la bouche de jeunes de cité, avec des origines arabes ? Sur un tel sujet, cela gêne-t-il de voir des protagonistes issus de ce milieu, avec ces origines-là, à l’écran ? Le film apparaît si universel, la caméra insiste si peu sur le contexte, et déjoue tant les clichés de par son regard juste, que l’on peut sans problème imaginer les propos et les situations incarnés par d’autres personnages.

À genoux les gars fait en tout cas le choix de donner à cette histoire scabreuse et très malaisante une dimension assez grande : il offre à certaines de ses scènes un côté très construit, très maîtrisé, à la limite du chorégraphié parfois, pour atteindre à la gêne mais aussi à une sorte de tragique. Ses choix le rendent clivant, forcément. Mais il semble au final dire quelque chose de précieux : ilsuggère que le ton blagueur, la « déconne » ou tout simplement la légèreté peuvent mener à deux pas du danger. On peut trouver que les films qui rendent sensible une aussi belle idée sont rares.

À genoux les gars est présenté en Sélection officielle au Festival de Cannes 2018, au sein de la section Un certain regard. Distribué par Rezo Films, il sortira en salles le 20 juin.

Geoffrey Nabavian

Retrouvez tous les articles de Toute La Culture sur le Festival de Cannes dans notre dossier Cannes 2018

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : geoffrey.nabavian@free.fr / https://twitter.com/geoffreynabavia

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