Cinema

Au 40e Festival Cinemed, sagas familiales et personnalités passionnées

Au 40e Festival Cinemed, sagas familiales et personnalités passionnées

22 octobre 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Le Festival du film méditerranéen de Montpellier fête cette année ses quarante ans d’existence. Jusqu’au 27 octobre, sa Compétition internationale, ses avant-premières, ses rétrospective autour de Robert Guédiguian ou José Luis Guerin, ou son Panorama du jeune cinéma libanais, donnent à voir les cinémas qui s’activent sur les bords de la Méditerranée dans leurs différentes facettes, anciennes comme récentes. On a pu goûter les premiers feux de sa Compétition 2018, et rencontrer son Invitée d’honneur, Clotilde Courau.

Le Festival du film méditerranéen de Montpellier, qui décerne chaque année son Antigone d’or à un film de sa Compétition internationale, célèbre en 2018 sa quarantième édition. Jusqu’au 27 octobre, ses différentes sections donnent à voir des courts et longs-métrages originaires de pays ou de régions du bassin méditerranéen, et traitant en partie de lui dans leurs scénarios. Le festival ayant été créé au départ « pour montrer ces cinémas-là, qui n’étaient pas très présents » alors, selon le mot de son directeur Christophe Leparc (notre interview ici)… Son jury de Compétition, cette année, est présidé par le réalisateur Robert Guédiguian (entouré de Jacques Boudet, Grégoire Leprince-Ringuet, Lola Naymark, Robinson Stévenin et Gérard Meylan). Lancée vendredi 19 octobre au soir, avec Il miracolo (série à la diffusion prévue sur Arte, avec Alba Rohrwacher et Jean-Marc Barr), l’édition 2018 du Cinemed nous a révélé ses premiers visages et premières émotions.

En Compétition : Petra

Sa Compétition Internationale 2018 s’est ouverte samedi, avec Petra, nouveau long-métrage signé Jaime Rosales (La Belle Jeunesse), montré à Cannes 2018 dans la section Quinzaine des réalisateurs (notre critique ici). Rosales, ou un cinéaste espagnol découvert dans les années 2000, attaché à décrire, à l’arrière-plan de ses films, les hauts et les bas de son pays. Et à suivre, au premier plan, des personnages qui essayent d’être heureux…

Petra trouve une place de choix au Cinemed : le film convoque des motifs issus du théâtre grec tragique ancien, afin de peindre des personnages a priori assez forts, confrontés à des problèmes réalistes. Tout tourne autour de Jaume (très bon Joan Botey), artiste vieux, célèbre, riche et très cynique installé à la campagne. La jeune citadine Petra (excellente Barbara Lennie, vue dans Everybody knows, Notre enfant, La piel que habito ou Oro – la Cité perdue) vient faire un stage chez lui, avec en réalité dans ses bagages un but caché : découvrir s’il est son père… Ce faisant, elle fait aussi une rencontre dangereuse : Lucas, fils de Jaume (joué par le sensible Alex Brendemühl, proche de Michael Fassbender physiquement). Techniquement très convaincant, Petra permet au spectateur de se rendre compte que Jaime Rosales a un talent sûr. Malheureusement, même si le scénario mêle bien tableau social d’aujourd’hui et éléments tragiques éternels, et sait être frappant, il tombe un peu à plat, à la fin. On eût aimé, en fait, voir plus de temps accordé à certains personnages : quelques-un d’entre eux se voient caractérisés par trop peu d’éléments, comme si le cinéaste ne voulait pas leur laisser leur chance… Petra sortira dans les salles françaises le 6 mars 2019.

Au Panorama : Chjami è rispondi

Au Cinemed, on découvre aussi, en section Panorama, des documentaires sans effets superflus, qui embrassent histoires familiales et régions complexes bordant la Méditerranée : Chjami è rispondi (« Appels et réponses ») d’Axel Salvatori-Sinz, est de ceux-là. On s’attend, au départ, à ce que le réalisateur (documentariste encore un peu nouveau venu dans le domaine, signataire des Chebabs de Yarmouk) vienne nous présenter son film sur scène : mais Christophe Leparc, directeur du festival, vient sur l’estrade, pour en fait nous informer que ce cinéaste est mort en janvier 2018

Le documentaire d’une heure quinze et quelques qu’il laisse au public en héritage donne à le rencontrer, ainsi qu’un autre attachant bonhomme : son père. Homme âgé mais toujours vif, fâché dans le temps contre son géniteur, sans beaucoup d’amis, et installé en Corse… dans la maison de ce père peu aimé, pourtant. Un homme qui a laissé au cinéaste Axel un étrange legs : des origines corses. Une part de lui-même que le réalisateur a du mal à appréhender…

A la fois émaillé de scènes burlesques, et touchant, le film reste surtout maîtrisé, porté par une intelligence, une énergie et une humanité souterraines qui le rendent très marquant. On emporte ses images, et les paroles qu’il donne à entendre, en se disant qu’on repensera sans doute un jour à ce qu’elles portent en elles : les balades à vélo – et les difficultés qui surviennent pour les capter – sur les routes de montagne corses, ce père qui affirme que « ses propos ne vont pas intéresser le public« , ses échanges un peu théâtralisés avec son fils en haut d’un sommet, sa découverte de sa petite-fille… Et les éléments de la culture corse donnés à voir ou à entendre : la cuisine, les chants, les « Adresses et réponses », ou le « sang chaud », peut-être spécifique… Un film (visible bientôt ailleurs on l’espère) qui semble essayer de dire, mieux que tout discours, comment l’on peut découvrir vraiment son père, se découvrir à lui, et (re)découvrir la culture corse.

L’Invitée d’honneur : Clotilde Courau

En ce début de festival, le Cinemed rend également hommage à son Invitée d’honneur, Clotilde Courau. En ce samedi, premier jour de Compétition, on peut la voir et lui poser des questions le matin, avant qu’elle ne présente la projection du Petit Criminel, de Jacques Doillon, dans lequel elle joua son premier rôle. On peut apprécier sa passion pour les réalisateurs – pour des cinéastes légendaires comme pour des réalisateurs actuels – et parler avec elle de ses activités récentes, et de son travail avec Marie-Castille Mention-Schaar entre autres, la seule femme réalisatrice qui l’ait jamais dirigée (dans Le Ciel attendra, puis dans La Fête des mères). Elle évoque aussi Delphine Seyrig, qui « l’influence beaucoup« .

L’après-midi, elle est présente pour une rencontre, animée par Michel Ciment, directeur de la publication de Positif. Elle revient d’abord sur ce premier rôle joué au cinéma, à 21 ans. Passionnée, à l’époque, par les films de Carl Theodor Dreyer, elle a « peur de ne jamais faire de cinéma« , et elle expérimente donc avec bonheur les « répétitions filmées » de Jacques Doillon. Des extraits très bien choisis viennent étayer ses propos : on la revoit toute jeune, avec une belle force de jeu, dans ce Petit Criminel. Puis magnifique et spontanée dans L’Appât, de Bertrand Tavernier. Et mature et intense dans La Parenthèse enchantée, de Michel Spinoza, suivi par Embrassez qui vous voudrez, de Michel Blanc (qui lui dira « je n’imaginais pas ton personnage dix ans plus tard », à l’occasion du tournage de Voyez comme on danse), ou encore Un monde presque paisible de Michel Deville.

Puis, à partir de L’Ombre des femmes (2015), de Philippe Garrel, c’est « un recommencement » qui advient pour elle : « il m’a offert d’incarner une immense héroïne, alors que l’écran m’avait manqué pendant dix ans« . L’occasion pour elle d’évoquer le travail avec ce cinéaste-là, fondé sur les plans-séquences, ou l’usage du silence, et de parler ensuite un peu de son expérience avec Paul Verhoeven, avec qui elle a tourné Benedetta, attendu pour 2019 : un réalisateur qui pratique énormément de « cuts« .

On note encore une fois, pour elle, l’importance du metteur en scène : « je suis totalement son objet, et ça ne me dérange pas« . A la façon de Guillaume Nicloux qui, pour Le Poulpe (1998), la dirigeait « parfois jusqu’à l’intonation« . « C’était son tableau à lui« , conclut-elle. Avant d’évoquer les expériences et autres activités artistiques qu’elle a su se créer, en plus du cinéma (à la façon des lectures musicales qu’elle donne, avec le musicien Lionel Suarez) et de remercier le Cinemed, premier festival à mettre son travail et son parcours à l’honneur. On est heureux de l’avoir vue les analyser devant nous, avec intelligence.

Le 40e Cinemed se poursuit jusqu’au 27 octobre.

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Visuels : affiche du 40e Cinemed

Détail de l’affiche de Petra

Photo de Chamji è rispondi © Macalube Films

Agenda culturel de la semaine du 22 octobre
A la Maison de la radio, un charmant après-midi de musique de chambre
Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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