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Au 40e festival Cinéma du réel, on a vu « Gens du lac », dernier film de Jean-Marie Straub, présent au palmarès

Au 40e festival Cinéma du réel, on a vu « Gens du lac », dernier film de Jean-Marie Straub, présent au palmarès

03 avril 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Court-métrage de dix-neuf minutes, Gens du lac constitue un essai straubien réussi, où la technique de l’incorruptible cinéaste continue à briller, encore et toujours. Il a été lauréat d’une Mention spéciale au sein du palmarès du festival Cinéma du réel 2018.

La 40e édition de Cinéma du réel, festival International de films documentaires, s’est achevée. Elle nous a notamment permis de découvrir Football infini, de Corneliu Porumboiu (article à lire ici), ou les courts de la séance « Exploding India« , dans le cadre du programme « Pour un autre 68 » (article à lire ici). Le jury de la Compétition internationale a attribué le Grand Prix Cinéma du réel à L. Cohen, réalisé par l’Américain James Benning et consacré à l’Oregon et à ses champs cultivés (à la clé avec ce prix : 8000€ ; doté par la Bibliothèque publique d’information avec le soutien de la Procirep), mais aussi le Prix international de la Scam, allé à Terra Franca (film à voir en VOD sur UniversCiné), tourné par la Portugaise Leonor Teles et consacré à la vie d’un pêcheur de Lisbonne, captée dans sa barque comme au sein de sa famille (à la clé : 5000€ ; doté par la Scam).

Le jury de la Compétition française a désigné le lauréat du Prix de l’Institut français – Louis Marcorelles. Il s’agit des Proies, de Marine de Contes, film consacré à des hommes qui guettent les oiseaux dans les Landes, alors que d’autres abattent des arbres non loin (à la clé : 7000€ ; doté par l’Institut français). Ce jury a également remis deux Mentions spéciales, à Roman national de Grégoire Beil, et The image you missed de Donal Foreman.

Le jury Premiers films et Courts-métrages a décerné le Prix Joris Ivens – Cnap à Lembro mais dos corvos, premier long-métrage de Gustavo Vinagre, et portrait d’une transgenre entre Japon et Brésil (à la clé, avec ce prix : 7500€ ; doté par Marceline Loridan-Ivens, le Cnap et l’association des Amis du Cinéma du réel), ainsi que le Prix du Court-métrage, à The White Elephant signé par le Palestinien Shuruq Harb, et consacré à la jeunesse palestinienne des années 90 (à la clé : 3500€ dont 1000€ de prestations techniques ; doté par la Bibliothèque publique d’information et par Cinécim Vidéo). Une Mention spéciale est venue, elle, couronner Gens du lac, de Jean-Marie Straub. Le Prix des Détenus de la Maison d’arrêt de Bois-d’Arcy est allé à Saule Marceau, de Juliette Achard, tableau des retrouvailles entre un frère éleveur et une soeur réalisatrice.

Le Prix des jeunes – Cinéma du réel a récompensé lui aussi Lembro mais dos corvos (à la clé : 2500€, doté par l’association des Amis du Cinéma du réel avec le soutien de la Mairie de Paris). Le Jury des Bibliothèques, ensuite,  a remis le Prix des bibliothèques, choisissant de distinguer Rêver sous le capitalisme, de la belge Sophie Bruneau, consacré à l’architecture des bureaux et au néo-management (2500€ ; doté par la Direction générale des médias et des industries culturelles, Ministère de la Culture, avec un achat de droits automatique par la Bibliothèque publique d’information, permettant au film d’intégrer son catalogue national). Une mention spéciale est allée à Al Di Là Dell’Uno, d’Anna Marziano.

Enfin, le Département du pilotage de la recherche et de la politique scientifique a rendu son Prix du patrimoine de l’immatériel, qui a salué Harvest Moon, de Zaheed Mawani (visible sur UniversCiné), film consacré à la récolte des noix dans une très vieille forêt du Kirghizstan (2500 euros ; prix doté par ceux qui le décernent). Et le Prix de la musique originale a à nouveau distingué The image you missed, réalisé par un documentariste en quête de son père, occupé toute sa vie par le conflit nord-irlandais, et à voir aussi sur UniversCiné (à la clé avec ce prix : 1000€, doté par la Sacem, avec l’aide de l’Union des Compositeurs de Musique de Film). Avec en prime, une Mention spéciale pour Salarium, de Sasha Litvintseva et Daniel Mann. Lors de cette édition numéro 40 du Festival, on a souhaité découvrir,  pour notre part, Gens du lac, film lauréat d’une Mention spéciale au Prix du Court-métrage.

Diction légère parfois habitée par une semi-malice

On avait quitté Jean-Marie Straub en 2015, après avoir vu un quatuor de courts, sorti en salles : La madre, À propos de Venise, Dialogue d’ombres et Un conte de Michel de Montaigne. Un ensemble composé de morceaux très convaincants, qui portait sur la pellicule des textes de Cesare Pavese, Maurice Barrès, Georges Bernanos et donc Michel de Montaigne. On garde aujourd’hui en tête la diction légère, habitée par une semi-malice parfois, du film Un conte…, ou l’image finale de Dialogue d’ombres, qui montrait un couple de lecteurs dissertant sur l’idée de disparition, avec le sourire : de quoi faire penser à Danièle Huillet, qui fut la compagne de réalisation de Jean-Marie Straub jusqu’à sa mort, en 2006. Cet ensemble de courts-métrages n’était qu’un au revoir : en 2018, Jean-Marie Straub livre au public parisien Gens du lac.

Ce film de dix-neuf minutes, où l’on entend du texte lu sans voir les situations qu’il décrit, reste habité par la technique straubienne, bien présente : oeuvre littéraire à l’origine du projet, phrases lues plutôt que jouées, avec une diction très spéciale, plages d’écran noir avec juste du son. Les mots lus sont offerts aux spectateurs afin qu’ils se fassent leurs propres films dans leurs esprits, et dans le même temps, leurs sonorités sont décalées, pour produire de la distanciation, afin que les images trop faciles n’apparaissent pas.

Depuis 1963, Jean-Marie Straub, 85 ans aujourd’hui, propose un cinéma refusant le plus souvent le figuratif et le naturel de la diction, afin de faire appel au jugement du spectateur. Il fut applaudi en 1967 pour Chronique d’Anna Magdalena Bach, film qui « montrait la musique » du compositeur, jouée en direct tandis qu’une voix-off racontait des faits touchant J.-S. Bach. Il fut honni (à dessein) deux ans plus tard, pour son adaptation d’Othon de Pierre Corneille (1), qui voyait des acteurs majoritairement italiens dire de façon étrange les vers classiques, sur une colline romaine où résonnaient les bruits de la circulation automobile. Deux films marqués par des principes de distanciation issus notamment des années 1970. L’intérêt d’une telle démarche ? Travailler une matière en direct, sous l’oeil de la caméra, et faire travailler le spectateur sur son siège. Afin qu’il accède, s’il se prête au jeu, à quelques miettes de culture, quelques instants de beauté, ou bien plus. On avait évoqué ce parcours en 2015 à l’occasion de Kommunisten, que d’aucuns reçurent comme un film de montage, surtout.

Aujourd’hui, après Franz Kafka, Friedrich Hölderlin (2) ou Elio Vittorini (3), le texte lu est cette fois tiré d’un roman de Janine Massard. On a pu voir le film au festival Cinéma du réel, donc, qui s’est poursuivi jusqu’au dimanche 1er avril, et a proposé des séances au Centre Georges Pompidou, au Forum des images, ou encore au cinéma Luminor Hôtel de Ville. Programmé au sein de la section Compétition Courts-métrages, Gens du lac a donné à voir des images du réel, du présent, mais en les mettant en corrélation avec des mots littéraires, pour que d’autres paysages apparaissent.

Dès le premier plan, le lecteur que l’on aperçoit (Christophe Clavert) tient sa feuille à la main et garde les yeux fixés sur elle. Mais d’emblée, sa diction, très en décalage, saisit l’oreille : les phrases sont compréhensibles, et du fait de la façon dont sa prononciation est dirigée, cet « interprète » nous emmène sur une frontière entre description figurative et monde abstrait. Si l’on accepte bien entendu les règles du film. Il vaut mieux les connaître à l’avance… Les extraits du roman de Janine Massard – publié aux éditions Bernard Campiche en 2013 – relatent la vie d’un jeune pêcheur issu d’une communauté des bords du lac Léman, tout d’abord confronté à la rudesse de son métier, puis à l’Histoire elle-même, dès lors que la Seconde Guerre mondiale éclate, que se produit l’Occupation, et qu’il se met à résister en effectuant des liaisons entre France et Suisse, via son bateau, tout comme son père et leurs collègues pêcheurs.

Le récit raconté intéresse beaucoup, même s’il n’est pas donné à voir, de façon figurative. Le but étant que tout spectateur se le représente lui-même dans sa tête, en se créant ses propres images, et en reliant les enjeux décrits à sa propre culture, sa propre connaissance de l’Histoire et son vécu. Mais ce film hors-format accroche au final véritablement de par ses choix de réalisation. Il compte moins de dix plans, tous marquants : au début, ainsi, le lecteur qu’on a évoqué précédemment se trouve dans une barque, victime des balancements dictés par l’eau, au milieu du lac Léman.

Visuellement, et sur le plan sonore, ce décor filmé sobrement apporte beaucoup. Mais en suggérant : on peut au choix trouver l’idée ludique, ou essayer d’imaginer le bruit de l’eau, et l’atmosphère environnante, à l’époque de l’histoire décrite. Un peu plus loin au sein du film, un panoramique sublimement straubien, dans lequel le mouvement de la main demeure perceptible, donne à voir ce lac aujourd’hui, ainsi que tout ce qui le borde. Avec en tête le texte que l’on vient d’entendre, on peut essayer de se représenter la marche de l’Histoire, autour de cette surface d’eau, et le passé de cet endroit. Tout cela d’une façon simple, comme naturelle, permise par le non-figuratif.

Sourde mélancolie

On s’étonne aussi de l’apparition d’un personnage, à un moment : les extraits de roman choisis décrivant aussi la vie des « gens du lac » sur un plan pratique et sociologique, un interprète assez habité, cette fois (Giorgio Passerone), incarnant une figure religieuse, s’impose, le temps d’un plan de quelques secondes, à l’écran. Qu’en comprendre ? Que le film cherche à nous dire que sa fonction pesait beaucoup, à l’époque, au sein de la communauté ? Peut-être. A l’issue de la séance, on peut chercher à se renseigner sur ce point.

Gens du lac convainc, en définitive : le récit qu’il donne à entendre, légèrement mis à distance, est tiré vers l’universel, de façon à ce que chaque spectateur puisse apprendre de lui, et le relier à lui-même. La diction parvient à faire tournoyer les idées : positionné sur une frontière entre le narratif et un ton affirmatif, destiné à ce que les mots soient reçus pour eux-mêmes, puis analysés individuellement par chaque auditeur, il permet de se plonger dans ces termes, et dans la langue, et par là-même de la vivre. Le style de l’auteure apparaît simple : c’est davantage ce qu’elle raconte qui marque, qui apparaît un peu inédit. Mais tout de même : une sourde mélancolie, rendue perceptible, court le long des phrases. On peut la recevoir dans sa grandeur, si l’on se prête au jeu proposé. Le film apporte pas mal, si l’on accepte ses règles. Il mène à des questionnements sur la langue, et sur le texte et sa portée. Dans ce film-tentative, le fragmentaire et le hors-format vibrent toujours.

Procurez-vous aussi avant qu’il ne soit trop tard un coffret DVD (éditions Montparnasse) des films de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Afin de replacer cette œuvre hors-norme dans son (ses ?) contexte(s) historique(s), et de découvrir ses différents tons, plus variés qu’on ne pense.

(1) Un film unique, resté dans les mémoires, et titré : Les Yeux ne veulent pas en tout temps se fermer ou Peut-être qu’un jour Rome se permettra de choisir à son tour.

(2) Une adaptation de La Mort d’Empédocle, un peu dans la veine de l’Hypérion monté par Marie-José Malis.

(3) Sicilia !, film applaudi, ainsi qu’Ouvriers, paysans, film en italien, qui parle d’une communauté autosuffisante, issue de la Seconde Guerre mondiale, et que l’on peut considérer comme le dernier long-métrage au sens littéral du terme signé par Jean-Marie Straub et Danièle Huillet.

Visuel : © affiche de Gens du lac, montrant le Lac Léman

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : geoffrey.nabavian@free.fr / https://twitter.com/geoffreynabavia

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