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Rencontre avec Jan Fabre à la Galerie Templon

Rencontre avec Jan Fabre à la Galerie Templon

15 avril 2011 | PAR Bérénice Clerc

Jan Fabre investit la galerie Daniel templon du 15 avril au 21 mai. Le corps, l’esprit, le mouvement, la métamorphose et le travestissement sont célébrés grâce à différents médias comme la photo, les dessins et la sculpture. Simplicité et recherche dramaturgique épurées nous entrainent dans l’univers de l’artiste flamand polymorphe.Jan Fabre nous ouvre ses portes, il libère la parole avec force, simplicité, tendresse et charme.

Pour vous qu’est-ce que l’évasion d’un artiste ?

Cela fait trente ans que je m’évade, je suis très occupé par mon travail de plasticien, je travaille beaucoup avec ma compagnie de théâtre, je suis aussi auteur. Je m’évade toujours. Aucun système ne peut me rentrer dans sa boîte et m’ enfermer.

Comment avez-vous construit cette exposition pour la galerie Templon ?

Impasse Beaubourg, dans la plus petite galerie, j’ai décidé de rendre hommage à Jacques Mesrine via plusieurs médias. Pour cette performance photographique, j’ai recherché tous les costumes de Jacques Mesrine, j’ai travaillé sur sa moustache, sa barbe et réfléchi à toutes ses métamorphoses. Se métamorphoser est une façon de s’échapper. J’avais commencé au Louvre puis réalisé une vidéo dans laquelle vous m’entendez hurler en boucle Janou, Janou, Janou, Janou, Janou. J’ai ensuite décidé de produire des dessins, des autoportraits, moi en camioneur, moi en fasciste juif, moi en boxer, moi en clown, une autre sorte de métamorphose permanente. Evidemment je suis quelqu’un, ces dessins représentent toutes les actions de ma vie car j’ai été par exemple réellement camionneur et membre d’une famille. Les autoportraits sont à la recherche d’un paysage divisé afin de me définir. Cela représente aussi la crise du milieu de la vie.

Pourquoi Jacques Mesrine ?

Quand j‘étais jeune homme, très jeune artiste, j’étais fasciné par sa façon de s’échapper n’importe où, en particulier de toutes les prisons.

Une histoire précise m’a toujours beaucoup fait rire.

Il s’est fait une banque à Paris, il était dans l’assistance déguisé en coiffeur au milieu des gens, il demandait ce qu’il se passait, si c’était encore un coup de ce Mesrine !

J’étais obsédé par sa façon de se déguiser, de fuir.

Son attitude, sa façon d’attaquer le gouvernement Français, l’Etat Français et de dénoncer la situation dans les prisons me passionnent. Il représente une prise de conscience, une forme d’esprit libre en France.

J’ai aussi envie d’être très honnête avec vous, je suis né dans un quartier très défavorisé, nous étions pauvres, je fus moi même un mini gangster, j’ai fait quelques petits braquages et autres larcins, j’ai été arrêté plusieurs fois. Je suis allé à la Royal Académie d’Art Visuel, j’ai rencontré de nouvelles personnes, d’autres univers, des cultures et un milieu différent. L’Art m’a sorti et évité la prison. Moi, j’ai toujours eu une forme de respect, de fascination pour les gangsters dans ma ville ou ailleurs. Ils ont un code de l’honneur inébranlable, un sens puissant de la loyauté, il y a quelque chose de très beau en eux. J’ai réalisé mes premiers travaux sur Jacques Mesrine en 1980 à l’université.

Comment avez-vous procédé pour la seconde galerie dédiée au cerveau ?

Les deux espaces sont mis en scène, impasse Beaubourg, se consacrent à l’extérieur, au masque, aux différentes images de nous mêmes, ce que nous ajoutons sur notre corps pour nous montrer ou nous cacher. Rue Beaubourg est tournée sur l’intérieur, le cerveau, le siège de l’esprit, de l’imagination, de la fascination, de la parole, de tout ce que nous sommes.

Je suis très occupé par mes mises en scène, mes installations, mes expositions et mon écriture, le corps reste pour moi un sujet de recherche permanent. J’ai travaillé sur la peau, les sphincters, le squelette, les organes, les fluides corporels, il était donc logique dans mon parcours d’arriver au cerveau.

J’ai quelques héros dans ma vie, parmi eux il y a toujours des scientifiques. Je suis fasciné et inspiré par le fantastique livre de Giacomo Rizzolatti sur les neurones miroirs. Les scientifiques m’aident à développer mon travail. Pour moi, le cerveau est la partie la plus sexy du corps. Sans imagination, il n’y a pas d’érection !

Quelle différence d’expression faites-vous entre les photos, les dessins et les cerveaux sculptés ?

Pour les photos, j’ai demandé à des hommes de se raser la tête afin d’être chauves, je leur ai posé un chou fleur sur le crâne, comme une explosion de nature, une nature au sommet.

Nous sommes tous très déconnectés de la nature, c’est une forme d’hommage à sa puissance.

Les petits dessins sont de multiples réflexions intenses autour du cerveau. Les jambes en cerveau sont issues de mes nombreuses expériences avec les comédiens et les danseurs. Je suis toujours obligé de leur expliquer de ne pas oublier leurs pieds pour les déplacements, les mouvements. Ils omettent très souvent les talents de leurs pieds. Il y a tellement d’intelligence dans nos pieds, ils nous portent dans tous les sens du terme. La part la plus importante de notre mémoire est en eux.

Pour les cerveaux en silicones, j’ai utilisé des matériaux médicaux. Ils sont, pour moi, chacun un modèle de pensée.

J’ai tout testé, les proportions, la manière de sculpter.

Pour la biennale de Venise, par exemple, je suis en train de créer d’immenses sculptures basées sur ces modèles.

Pour vous quelles différences y- a t-il entre un cerveau animal et un cerveau humain ?

Il y a évidemment d’énormes différences biologiques mais pour moi les animaux sont les plus grands philosophes du monde. Nous pouvons apprendre beaucoup d’eux. En ce moment je me concentre vraiment sur le cerveau humain. J’avais beaucoup aimé travailler sur le cerveau des éléphants il y a quelques années. Il est extraordinaire, un éléphant n’oublie rien de sa vie, il a une mémoire absolument incroyable.

Quelle différence faites-vous entre votre travail de plasticien et celui de metteur en scène ou chorégraphe ?

Il y a une immense différence. Le théâtre a sa propre mémoire, sa propre histoire, sa propre technique, il en est de même pour l’art visuel. Je sépare toujours avec force ces deux activités.

Pour ce travail sur le cerveau, vous l’avez pressenti, je dois faire une exception car il y a énormément de liens, sans oublier ceux que je fais et ferai. Je suis un artiste conciliant, j’apprends beaucoup de mes installations, de mon travail de scène, du théâtre, mais aussi de l’art visuel. Tout est lié, tout fait sens même dans la différence. Je suis entomologiste, j’aime observer l’espace, le mouvement, la façon de bouger des Hommes, des animaux, des objets, de la nature et la revisiter dans tous les domaines. Depuis trente ans, je tente de réinterpréter les liens entre pensées et sensations.

Pour vous qu’est-ce qu’une performance ?

Être moi-même une performance. La performance est associée au théâtre ou à la danse, j’aime la créer avec des acteurs et des danseurs. Depuis les années 70, j’ai réalisé une unique performance seul, je n’ai jamais réitéré car physiquement, mentalement je suis incapable de retenter l’expérience.

J’aime la performance, elle offre un média indéfini, une forme de challenge physique et mental pour dépasser les bornes, franchir nos limites sans jamais s’économiser. La performance ne sera jamais à vendre, il n’y a pas de négociation possible, elle ne pourra jamais être récupérée par le pouvoir économique.

Cette liberté me permet d’apprendre beaucoup sur moi-même et me force à trouver de nouvelles façons de transmettre cela à mes acteurs et danseurs.

Qu’est-ce qu’un cerveau d’artiste pour vous ?

Pour moi qu’est-ce qu’un cerveau d’artiste…

Une blessure ouverte.

 

Mon petit bunker, second roman de Marine Bramly
Produits d’autres circonstances, Xavier Le Roy au Collège des Bernardins
Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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