Arts
Polyphone au Musée d’art et d’histoire

Polyphone au Musée d’art et d’histoire

20 mai 2022 | PAR Nicolas Villodre

Admirable exposition que Polyphone, Polyphonies visuelles et sonores, qui se tient jusqu’au 7 novembre 2022 au Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, un ancien carmel du XVIIe siècle, désacralisé depuis lurette, rebaptisé du nom du poète surréaliste de l’étape, Paul Éluard. Y sont juxtaposées et quelquefois mêlées, œuvres de jadis et naguère et installations, performances, dessins, photographies et vidéos plus actuelles.

Poésie phonétique

L’événement nous a été présenté et commenté par ses deux co-commissaires, Anne Yanover, la directrice du musée, et Anne Zeitz, maîtresse de conférence à l’Université Rennes 2. Autant l’expression « polyphonie sonore » peut paraître pléonastique, autant le domaine de la polyphonie visuelle mérite à lui seul d’être exploré et exposé, comme cela a été fait savamment, subtilement, d’abord, l’an dernier, à Gera, une localité de l’ancienne RDA et aujourd’hui, à la porte de Paris, dans la nécropole des rois capétiens qui lui est jumelée. Polyphone, adjectif en français, est synonyme de polyphonique, qui sonne comme le festival de poésie sonore Polyphonix créé en 1979 par François Dufrêne, Christian Descamps et Jean-Jacques Lebel, qui eut son heure de gloire au temps du Centre culturel américain du boulevard Raspail. Anne Zeitz se réfère aux travaux du théoricien russe Mikhail Bakhtine qui repère une « écriture polyphonique chez Dostoïevski » lorsque, dans ses romans, celui-ci fait se « rencontrer des voix plurielles sans qu’aucune de ces voix ne domine ».

Polyphone, comme le faisait déjà Polyphonix, exhibe performances et expériences vivantes et installations multimédias. Pour des raisons d’espace, on dénombre ici moins d’œuvres qu’à Gera, certes, mais toutes sont du plus haut niveau. Y sont représentés les artistes Lawrence Abu Hamdan, Félicia Atkinson, Kazumichi Fujiwara, Rolf Julius, Christina Kubisch, Vincent Meessen, Will Menter, Ari Benjamin Meyers, Rie Nakajima, Max Neuhaus, Natascha Sadr Haghighian, Matthieu Saladin, Lerato Shadi et Jorinde Voigt. Lors de notre visite, certains d’entre eux étaient là pour nous informer directement des buts recherchés et des moyens techniques pour les atteindre : Christina Kubisch, qui a conçu La Serra, une installation sonore à 14 canaux, Vincent Meessen, auteur du triptyque vidéo One. Two. Three, et Will Menter qui, avec sa sculpture musicale Rain Songs, fait place au hasard.

Rumba congolaise

Les œuvres, toute de grande qualité, sont le fait d’artistes internationaux. Elles s’intègrent parfaitement au lieu. Tandis que Vincent Meessen a eu droit d’installer ses écrans larges et ses HP diffusant du son surround dans la chapelle au style classique jouxtant le cloître, Matthieu Saladin a été autorisé à squatter plusieurs salles de la collection permanente, quitte à briser le (vœu de) silence par des boucles sonores allant du discret, au sens linguistique du terme, à l’anachronique ou à l’intempestif. L’histoire de l’art moderne fait retour avec des tableaux mi-abstraits, mi-conceptuels comme ce polyptyque de Rolf Julius, Schwarz bleibt stumm (2000). Celle de l’écriture, de la notation a priori, de la trace a posteriori, de la partition invitant à la participation avec le dessin tout en finesse de Jorinde Voigt, Akustisches Feld VII (2008). De l’art appliqué avec le spectaculaire mural de Lawrence Abu Hamdan, Conflicted Phonemes (2012) et l’immense table de mixage en lego de Natascha Sadr Haghighian, Pssst Leopard 2A7+ (2013).

La poésie le partage aux valeurs plastiques dans des œuvres comme Mabogo Dinku (2019) de Lerato Shadi qui font en sorte que l’œil écoute (comme disait Claudel et, avant lui, Shakespeare) dans une forme polyphonique associant voix et signes visuels, accents et langue gestuelle démarquée du mudra, de la pantomime, du théâtre sans parole de type IVT.  Détournant la rumba, au sens situationniste d’un Raoul Vaneigem, par un effet de feedback ou d’aller-retour entre La Havane et Kinshasa (via Barcelone : cf. la version catalane flamenquisante d’un Peret), Joseph Mbelolo Ya Mpiku écrivit en mai 68 une chanson dont le Tintin reporter Vincent Meessen retrouva l’origine dans One. Two. Three (2015). Le musicien de jazz Will Menter laisse parler la nature grâce à sa belle installation Rain Songs (2001), écolo, Zen, aléatoire (sous influence cagienne), exotique, poly-rythmique, polyphonique (un peu façon Hermeto Pascoal), aux sonorités de marimbas. Pas des marimbas infernales guatamaltèques qu’évoque Julio Hernandez Cordondu dans sa docufiction de 2010. Celles, paradisiaques, mieux accordées au site dionysien.

Visuel : Lerato Shadi, Mabogo Dinku, 2019 © Lerato Shadi et galerie Blank Projects, Le Cap.

 

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Nicolas Villodre

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