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Un nouvel écrin pour l’Atelier des regardeurs : Le Toguna au Palais de Tokyo – Interview avec Anne-Laure Sacriste

Un nouvel écrin pour l’Atelier des regardeurs : Le Toguna au Palais de Tokyo – Interview avec Anne-Laure Sacriste

17 février 2018 | PAR Sophia Le Bon

Le Palais de Tokyo ouvre un nouveau lieu en son sein, dédié à l’échange et à la transmission des savoirs : Le Toguna est une œuvre immersive et collective conçue par des binômes d’artistes et d’artisans d’art, créée en partenariat avec la Fondation Bettencourt Schueller.

Composé de treize projets, le Toguna fait référence à une construction ouverte érigée au centre des villages dogons au Mali.

Chez les dogons, le plafond du Toguna ne dépasse jamais 1,20 m afin – dit-on – d’interdire à l’homme en colère de se lever brusquement et de partir, car chez les dogons la vraie parole est la parole assise. Les dogons ont d’ailleurs développé une théorie extrêmement sophistiquée autour de la parole qui est fondamentale dans leur culture : la parole est composée des quatre éléments (eau, air, terre, feu), auquel il faut également de l’huile, car c’est ce dernier qui lui confère son action. Geneviève Calame-Griaule, ethnologue française connue pour ses travaux sur les dogons, explique que la qualité de la parole et les effets qui en résultent, dépendent des proportions respectives de ses composantes.

Le Toguna est donc un lieu communautaire où la parole des anciens est transmise. Inspiration parfaite pour l’Atelier des regardeurs : un format de transmission ouverts à tous et destiné à offrir de nouvelles clefs de compréhension de la création contemporaine.

En entrant dans ce lieu, on se sent transporté dans un autre monde. Un monstre ovipare semble y avoir laissé ses plumes qui couvrent un mur entier d’un noir intense et impénétrable. Au milieu, une faille laisse apercevoir une bougie éteinte. Il s’agit du mur Illusion, sœur d’Icare (d’après Rodin), imaginé par l’artiste Jean-Marc Ferrari et le plumassier Julien Vermeulen qui ont réalisé une œuvre autour de la plume et de la couleur noire afin de créer une chapelle, un lieu intime, mettant le visiteur en garde qui, tel Icare, pourrait être entraîné dans les vertiges de la connaissance.

En passant à côté d’un pilier présentant une surprenante pilosité émaillée et cimentée, le visiteur est ensuite attiré par une grotte conçue par l’artiste Anne-Laure Sacriste et la laqueuse Martine Reyn. Espace symbolique dédié à la renaissance et la transformation, ce thème est représenté à la fois à travers le choix des formes que celui des matières : en tant qu’archétype de la matrice maternelle, la grotte est lieu de naissance, de régénération et d’initiation, mais aussi lieu de passage des ténèbres à la lumière ; la laque végétale noire qui recouvre l’intérieur de la grotte a le pouvoir de révéler la lumière à travers l’ombre, de révéler donc des choses qui ne nous apparaissent pas en premier lieu. Il s’agit d’un éloge de l’ombre, emprunté au livre de Jun’ichir? Tanizaki.

La grotte est ponctuée de tubes de cuivre afin de créer une sorte de promenade, et renferme des formes ovoïdes recouvertes de laque qui brillent comme la carapace d’un scarabée. « Je souhaitais créer un espace magique en perte de repères, une expérience telle que l’a connu Alice au Pays des Merveilles » explique Anne-Laure Sacriste. La forme du scarabée a été reprise d’une vielle, un instrument de musique à caisse de résonance en forme de demi-poire en lamellé-collé. Il y a là une première transformation, un instrument qui devient animal. « La grotte n’étant illuminée qu’avec la lumière naturelle, la couleur, le reflet, la perception de ces objets non identifiés changent avec l’avancement du jour ; l’image apparait, surgit de façon inattendue », rajoute l’artiste. Le facteur temps est donc une composante très importante de l’œuvre qui ne se dévoile pas immédiatement. « Je voulais que l’œuvre invite à la lenteur, à la contemplation, à prendre son temps pour regarder, à l’instar de Tristan Garcia dans La vie intense, et non pas une œuvre ‘Zapping’ » précise-t-elle.

En sortant de la grotte, on se retrouve dans un amphithéâtre dont les gradins sont recouverts de carton pierre, une matière entre le stuc et le papier mâché dont le procédé était utilisé par l’architecte de Marie-Antoinette à Versailles. Au-dessus de ces gradins, le dominotier François-Xavier Richard a collé des carrés de papier peint d’une autre époque ayant tous leur petite histoire : ils viennent de la maison de Napoléon sur l’île Saint Hélène, de Colette, du bureau de Robert Schuman, de Gustave Flaubert… L’artiste souhaitait remonter l’histoire et rejoint en cela la méthodologie de l’Atelier des regardeurs qui compare les enjeux de la création d’aujourd’hui à ceux explorés par les grands artistes de toutes les époques, reliant la création la plus actuelle de notre siècle aux chefs-d’œuvre des siècles passés.

À partir du 16 février 2018, visites guidées gratuites (sur présentation du billet d’entrée). Informations, ici.  

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