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Tapiès s’échappe de la matière.

Tapiès s’échappe de la matière.

07 février 2012 | PAR Bérénice Clerc

Antoni Tapiès est mort hier, 6 février à 88 ans chez lui à Barcelone. Dans son sillage un lambeau immense de l’art du XXe siècle disparait.

Né en 1923 en Catalogne dans un milieu bourgeois et cultivé, Antoni Tapiès montre très jeune son intérêt pour la peinture et le dessin.

Adolescent à la santé fragile il commence par peindre des copies de Van Gogh et Picasso dans une pâte épaisse et excessive. « Une manière de symboliser mon mépris de l’art académique » dit-il.

Il restera marqué par les déchirures multiples de la guerre civile espagnole. Il adopte l’esprit néodadaïste, surréaliste, il fonde le groupe Dau al set avec Juan Miro et Joan Brossa, puis le mouvement Gutaï avec les américains Willem de Kooning et Franz Kline. Erudit , passionné de musique, de philosophie et de littérature il ne cessera jamais d‘éclairer son œuvre à la lumière des penseurs.

Antoni Tapiès dès le début de ses recherches alterne les abstractions et est un des premiers à oser utiliser des médiums différents de la peinture pour construire ses tableaux. Un « matiérisme » recherché, travaillé avec des matériaux dit pauvre ou non picturaux comme le sable, la ficelle, la paille, la corde, le marbre, papier, latex, émulsions, goudrons en larges couches, huiles, pigments en poudre, résines, eaux-fortes au sucre et carborundum. Ses expérimentations matérielles et techniques offrent à sa gamme de couleurs une formidable variété de nuances et de textures. Les couches de pâtes sont tantôt lisses ou rugueuses, plissent la surface, épaisses ou légèrement griffées, lacérées. Antoni Tapiès bouleverse l’histoire de la toile, renverse l’espace et d’un vide sait créer le plein.

Les objets font leur apparition dans son œuvre autour des années 80,
son installation Rinzen faite d’un lit quasi démantelé et d’une série de chaise recevra le lion d’or de la biennale de Venise en 1993.

L’absolue richesse du travail d’Antoni Tàpies est dans son apparente pauvreté, pauvreté de couleurs, de formes, de matières. Détruire les images pour en construire de nouvelles, faire table rase des clichés du monde tous fait dans nos yeux, croyances rassurantes appelées trop souvent « réalité » dont elle est une piètre représentation. Ne pas prendre le monde pour ce qu’il est, le sublimer, construire la perception, faire vaciller l’image.

Comme Cy Twombly, Tapiès accorde une grande importance aux ratures, griffonnages, gommages ou autres barbouillages pour faire sombrer les images pré-apprises, toutes faites et laisser la surface peinte s’exprimer avec un nouveau langage.

Francis Ponge disait de l’art « il y a quelque chose à obtenir et non quelque chose à exprimer ».

Tapiès a révolutionné le monde de l’art, son univers plastique a inventé sa propre cohérence et construit des bases solides sur des ruines artistiques et culturelles très anciennes afin d’y accueillir de nombreux artistes du XXe et du XXIe siècle.

Surfaces maculées, rayées parfois vacantes; les gris, les ocres, les bruns, les couleurs sales; les croix, flèches, lettres ou vagues figures ne sont-ce pas les représentations de notre espace urbain, nos villes, nos trottoirs, nos portes, nos décharges, nos murs chargés de mots déchirés, notre quotidien tant regardé qu’il est invisible ?

Tapiès livre le monde comme au premier regard en germination sans vanité, organique en communion avec les corps.

La matière déposée au hasard des rencontres, des mouvements, transfigure le regard offre à l’Homme une interrogation sur les objets de son quotidien et ceux offert par le monde de toute éternité dans une vaste unité où le spectateur devient acteur de l’œuvre. Reconnaissable à ses croix d’abord issu de sa signature, son œuvre est immense et doit rester vivante comme au cœur de sa fondation à Barcelone.

Peintures, sculptures, installations tout est prétexte à transfigurer la matière et donner naissance à un nouveau monde.


« Mon tableau n’est qu’un support… Le talisman qui dresse ou écroule des murs dans les recoins les plus reculés de notre esprit, qui ouvre et parfois ferme les portes et les fenêtres des édifices de notre impuissance, de notre servitude ou de notre liberté. »

Tapiès laisse au monde un espace de méditation sur un fragile support pour vaciller et s’égarer un instant dans le sans chemin.

 

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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