Marché de l'art
Le boom des NFT : révolution artistique ou bulle spéculative ?

Le boom des NFT : révolution artistique ou bulle spéculative ?

19 avril 2021 | PAR Géraldine Bretault

Le 11 mars dernier, l’œuvre Everydays: the First 5,000 Days du crypto-artiste Beeple, inconnu du grand public, atteignait le record de 69,3 millions de dollars chez Christie’s, après 15 jours d’enchères en ligne. Faut-il y voir une manipulation financière menée par quelques crypto-investisseurs ou l’expression d’une vraie tendance artistique appelée à se développer ?

En naviguant sur la toile ces jours-ci, difficile d’échapper à cet acronyme omniprésent, souvent accolé à des chiffres faramineux, les fameux NFT. Apparus en 2017, les Non-Fungible Tokens (ou jetons non fongibles en français) sont une déclinaison de la technologie de la blockchain adaptée au monde l’art. Alors que les jetons de cryptomonnaies (Bitcoin, Ether, etc.) sont interchangeables, comme deux billets de 10 euros,  le NFT correspond à un certificat d’authenticité, qui fait de vous l’heureux propriétaire d’une œuvre virtuelle unique – en théorie. Pourtant, cette oeuvre, tout le monde peut la copier-coller, la regarder depuis son ordinateur voire même l’utiliser en fond d’écran… C’est le moment où votre interlocuteur, s’il a plus de 35 ans, a de grandes chances d’écarquiller les yeux : mais ce qui dépasse l’entendement du commun des mortels est d’une évidence imparable pour les générations Y et Z…

En effet, on ne saurait résumer le phénomène des NFT en les comparant à ce que sont les Mp3 pour les vinyles ou les CD, à savoir un nouveau format numérique correspondant à une toile ou une sculpture analogiques. Car pour commencer, le NFT est d’abord indissociable de l’engouement pour les cryptomonnaies, auquel il est indéfectiblement lié, puisque sauf exception, la majeure partie des NFT s’achète pour le moment en Ethers, seconde cryptomonnaie la plus populaire après le Bitcoin. C’est bien cette technologie de la blockchain qui change toute la donne : même si en effet vous pouvez afficher l’oeuvre de Beeple sur votre écran si cela vous chante, vous n’en êtes pas le propriétaire. Donc c’est le droit de propriété qui fait le NFT, plus que l’image qu’il représente.

Seulement, la nature même du support et les protocoles de vente associés aux « drops » (mises en vente) de NFT rendent les transactions assez complexes, de sorte qu’elles s’adressent avant tout à une clientèle de geeks, à l’aise avec le maniement d’un wallet en ligne, et capables de surfer d’une plateforme à une autre, voire de changer leurs devises d’une cryptomonnaie à une autre. Et c’est là que le record atteint par Beeple vient bouleverser tout l’écosystème de l’art contemporain : dans un monde où de nombreux mégacollectionneurs sont aussi des spéculateurs, comment rester indifférent à un tel potentiel ? Beeple, désormais 3e artiste vivant le plus cher, est-il l’arbre qui cache la forêt, soit une multitude de crypto-artistes n’attendant que de voir leur cote s’envoler ? En partie, oui : ils  sont nombreux, les artistes du net.art qui avaient tenté dès les années 1990 de percer dans le domaine de l’art numérique. Mais faute de trouver un format adapté à la commercialisation de cet art, et à la défense de leur autorship, cette scène n’avait jamais inquiété les gros poissons. Avec le NFT, cette fois-ci, tout est différent. Désormais, le droit de propriété est même l’essentiel de la transaction, d’autant que pour bien des crypto-collectionneurs, l’exposition de ces NFT sous la forme d’une galerie est secondaire… Il suffit d’exposer son wallet en ligne pour que l’on sache ce que vous possédez, plus besoin d’ouvrir une fondation ou de passer par une galerie…

Un changement de paradigme si radical, que les acteurs traditionnels du marché de l’art craignent d’être vite dépassés… d’où les annonces qui se multiplient ces derniers jours : après Christie’s, c’est Sotheby’s qui réalise un joli coup en proposant une série de NFT de Pak, star parmi les cryptoartistes, laquelle a atteint 16,7 millions de dollars le 15 avril… Quant aux galeries, elles réagissent comme elles peuvent : si Gagosian fait la fine bouche pour l’instant, Pace Gallery a annoncé le recrutement d’une responsable dédiée aux ventes d’art en ligne et NFT. D’autres, comme la König Galerie, à Berlin, organisent des ventes de NFT dans des métarvers virtuels… Et Kamel Mennour vient d’annoncer sa première vente de NFT. 

Alors, qu’achète-t-on dans le monde des NFT ? Disons que si de grands noms de l’art contemporain tentent une transition en douceur dans ce monde virtuel – dernièrement, Damien Hirst, Shepard Fairey ou encore Urs Fischer ont émis leurs premiers drops -, les vraies stars des NFT sont tout autres. Souvent issus du monde des développeurs ou des créatifs en 3D, ils proposent des oeuvres qui parlent le langage du net, des mèmes, des jeux vidéos, et dont les subtilités reposent sur les propriétés mêmes de ce format. Par ailleurs, la transparence et la traçabilité offertes par la blockchain rassurent les crypto-collectionneurs, qui communiquent énormément via Twitter et Discord. Pour bien comprendre les NFT, et peut-être éviter de prononcer un jugement trop vite condescendant fondé sur des critères issus du monde physique, il convient de s’immerger dans cette communauté de tech-bros, pour pénétrer leur écosystème. On y apprécie la proximité avec ses artistes préférés, avec lesquels on peut échanger en temps réel, le monde des collectibles (à l’image des Panini dans le monde physique), le gaming et les métavers (proximité avec le jeu vidéo), et on y vénère quelques figures cultes.

Parmi lesquelles, les fameux cryptopunks, pour leur ancienneté : première collection de 10 000 visages de quelques pixels, qui s’arrachent désormais à prix d’or. Une grande fierté de crypto-collectionneur : pouvoir orner son profil Twitter de son cryptopunk, dont certains s’échangent à plusieurs millions de dollars… Ou encore les Sneakers griffées Fewocious, star montante de 18 ans à peine, une oeuvre conceptuelle et graphique de Pak ou un tableau détourné par Trevor Jones, plus proche de l’histoire de la peinture.

Donc résumons : on trouve de tout, dans le monde des NFT, du bon et du moins bon – l’oeuvre de Beeple, examinée dans le détail, se révèle machiste, sexiste et raciste, à l’image des années Trump -, et même des hackers qui viennent déposer des graffiti numériques sur les plateformes les plus connues ! 

Affaire à suivre, donc…

 

Visuels :

Everydays: The First 500 Days, Beeple

9 cryptopunks

Fungible Open Editions, Pak

Nyan Cat

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, créatrice et traductrice de contenus culturels. Elle a notamment collaboré avec des institutions culturelles (ICOM, INHA), des musées et des revues d'art et de design. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France, elle a obtenu la certification de l'Ecole de Traduction Littéraire en 2020. Géraldine a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, dans les rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle a travaillé en tant que docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art. www.slowculture.fr

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