Arts

« Marcel Duchamp, la peinture, même » : un leurre savant au Centre Pompidou

« Marcel Duchamp, la peinture, même » : un leurre savant au Centre Pompidou

02 janvier 2015 | PAR Bérénice Clerc

Le Centre Pompidou propose du 24 septembre au 5 janvier une exposition lisse, sage, terne et très savante autour des peintures de Marcel Duchamp. Une exposition pleine d’érudition pour l’entre soi des spécialistes de l’art avides de connaissances précises sur l’artiste mais très obscure pour le grand public à qui les expositions du Centre Pompidou devraient être toujours adressées.

Duchamp, artiste très connu pour son urinoir et sa subversion artistique, détesté ou adulé, conscient de ses effets, il est souvent réduit à des clichés de non art comme parfois aujourd’hui le Street-art.

Duchamp mit des moustaches à la Joconde, une belle porte d’entrée pour découvrir la multiplicité de son œuvre, mais il n’en est rien, des tableaux posés là, bien alignés sans animalité sensuelle.

Le vide, le rien, le remplissage, le temps est absent, de la peinture appliquée, il dessine sa famille, il peint sur des toiles, tout est en ordre esthétique.

Neuf salles pour faire une démonstration quasi scientifique hors d’émotion. Il faut des références, ils sont tous là dans les peintures de Duchamp, Cézanne, Gauguin, Nolde, Matisse, Kandisky, Derain, Braque, Redon, Delaunay, Cranach, Picabia…

Les courants sont au rendez-vous visuel, fauve, cubiste, une touche expressionniste, nous pourrions être dans un livre en 3D.

Plus loin ses livres fétiches et les machines, photos, grimoires, marionnettes, broyeuse, objets de technique et d’industrie révélateurs de modernité et de vitesse.

Là où Duchamp cherchait l’invisible, la transparence, la vivacité, la pensée en marche, cette rétrospective cherche le visible, le sens, l’envie de tout maitriser et comprendre, de pouvoir dire « Ah oui nous n’avions rien compris, Duchamp c’est un peintre en fait » !

Duchamp gît tout de même dans les détails de cette exposition, il faut chercher la subversion dans quelques annotations drôles, sexuelles, des messages sonores, un film dans lequel une mariée ôte tous ses vêtement, cette mariée est un homme, une vision transgenre très drôle comme l’autre vidéo d’Armand Méliès « Le déshabillage impossible » tournée en 1900.

Des photos érotiques, des objets détournés, la lumière jaillit timidement de l’obscure expertise des commissaires.

Faire des prouesses et donner envie de découvrir et d’aimer l’art conceptuel et intellectuel avec Duchamp eut été simple il suffisait de lire ce qui est écrit, affiché, les mots de Duchamp sur l’art sans chercher à tout expliquer ou justifier.

Duchamp la peinture, même ? Admettons l’humour de la virgule…Mais où est la vie ? Où sont les folies ? Où est le concept ? Comment donner envie de découvrir l’art au plus grand nombre en enfermant un artiste décloisonné dans la prison de l’illusion du savoir ? Une exposition triste pour un artiste vivant hors de l’espace temps et des cases à adorer ou détester selon son goût.

Infos pratiques

Les Cygnes
Théâtre du Palais Royal
centrepompidou

4 thoughts on “« Marcel Duchamp, la peinture, même » : un leurre savant au Centre Pompidou”

Commentaire(s)

  • Boton alain

    C’est peut-être l’occasion de sortir de la doxa critique très matérialiste, façon XX° siècle, qui rend incompréhensibles les préoccupations de Marcel Duchamp.
    Pourquoi, par exemple, se priver de la compréhension de la métaphore platonicienne qui donne sens à son fameux Nu descendant un escalier ? Représentation de ce qui est invariant durant une vie d’Homme, l’âme, en opposition à ce qui change à chaque instant de sa vie, son corps et sa mémoire, mis en scène par la chronophotographie. Voilà l’Homme moderne, rendu mécanique par la vanité, par le tout-fait selon Bergson, chutant en tourbillon vers l’opinion et les logiques de bas-étages plutôt que de s’élever vers la sagesse.
    Peut-être vous faudra-t-il attendre cinquante ou cent ans pour toucher votre vrai public, mais c’est celui-là seul qui m’intéresse.
    C’est ce que Marcel Duchamp proclamait à la fin de sa vie. Alors aujourd’hui que nous y sommes, qu’est-ce qui vous retient de vous laisser toucher par sa lucidité ironique, toute socratique ?
    Alain Boton, auteur de Marcel Duchamp par lui-même (ou presque). FAGE, 2013.

    octobre 1, 2014 at 10 h 01 min
  • L’intellectualisme n’est-il pas le fait de l’art moderne en général, par conséquent assez froid et voué à demeurer impopulaire ?
    (par rapport au commentaire précédent, l’idée d’une âme « invariable », contrairement au corps, est une idée sans consistance ; on ne peut pas nier, par exemple, que le concept d’âme a un rapport avec celui de la volonté – or chez beaucoup d’hommes et de femmes la volonté varie sans cesse.

    janvier 2, 2015 at 15 h 37 min
  • Boton alain

    Bonjour. L’oeuvre de Duchamp est si complexe et protéiforme qu’aujourd’hui on en est venu à penser qu’elle fonctionne comme une auberge espagnole. Chacun venant y trouver ce qu’il y a lui-même déposé. Ainsi Zébra pense que j’expose ma propre pensée à propos de l’âme et de son opposition au corps. Ce n’est pas le cas. Ce que je dis très succinctement ici et que je développe ailleurs est que l’intention de Duchamp, en peignant Nu descendant un escalier, est de représenter de manière précise et maîtrisée cette opposition classique depuis Platon. Peu m’importe que cette pensée platonicienne soit vraie ou fausse, ce qui m’importe est qu’elle soit la pensée de Duchamp. Ce qui implique que ce tableau est à lire comme Daniel Arasse nous a appris à lire les tableaux des peintres de la renaissance: en déchiffrant clairement les métaphores graphiques que les peintres ont sciemment mis en place. Si Zébra est intéressé, il ou elle peut lire sur le site D-fiction, l’article intitulé Nu remontant un escalier ou j’expose mon argumentation.
    A bientôt

    janvier 3, 2015 at 12 h 44 min
  • Je ne dis pas que vous avez tort d’attribuer à Duchamp une conception platonicienne, c’est bien sur le fond que je critique cette idée, liée au problème de l’intellectualisme que, me semble-t-il, la critique de B. Clerc soulève indirectement. Je dirais que les commissaires, en montrant les dessins et les peintures de Duchamp voulaient sans doute « réchauffer » son art, qui a un aspect froid et mécanique.
    – Je n’ai pas la même haute opinion de D. Arasse, plutôt conteur de sa propre fiction que véritablement « historien d’art ». J’ai en tête un ouvrage de D. Arasse, où immédiatement après avoir souligné que les meilleurs artistes sont ennemis du détail, il se lance dans l’exégèse plus ou moins exacte d’une multitude de détails.

    janvier 4, 2015 at 2 h 10 min

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