Arts
Linder, Femme / Objet à l’ARC : punk is not dead!

Linder, Femme / Objet à l’ARC : punk is not dead!

31 janvier 2013 | PAR Géraldine Bretault

À écouter Linder Sterling choisir ses mots avec soin, soucieuse de la réception de cette première rétrospective de son travail dans un musée, difficile de croire que l’on se trouve face à une des représentantes indignes du mouvement punk anglais… Et pourtant, cette amie de longue date de Morrissey a très bien connu cette scène, qui mérite qu’on s’y intéresse de plus près, comme nous y  invite la commissaire de l’exposition, Emmanuelle de l’Ecotais. Une œuvre forte, féministe et surtout féminine, servie par une scénographie audacieuse et personnelle.

En 1976, l’Angleterre va mal, et sa jeunesse le hurle à la face du monde. Le punk était né, et Linder Sterling, née Linda Mulvey, entend bien faire entendre sa voix. La petite fille issue d’une famille modeste, dont les aspirations à danser ont été contrariées, rêve de liberté envers et contre tout, et interroge sa place dans la société. Ou plutôt celle de son sexe au sein de cette dernière. De fait, le refus des conventions sociales qu’expriment les punks se traduit aussi par la remise en question du genre, à commencer par les jeunes qui sortent dans des clubs reculés de Manchester pour se travestir, sous l’œil avisé de Linder, qui les photographie.

Située au coeur du pays, la ville de Manchester a connu un fort essor sous la Révolution industrielle grâce à l’industrie textile. Une réalité qui a inspiré la scénographie de l’exposition, scindée en plusieurs alcôves délimitées par des pans de tissus qui viennent ponctuer le bel espace courbe de l’ARC. Outre l’allusion historique, ces voiles-paravents ménagent autant d’espaces intimes, or c’est un point sur lequel Linder insiste : l’intimité était une notion capitale pour ses congénères. Elle dont les premiers travaux ont paru dans le fanzine The Secret Public dès 1978 explique la prise de conscience collective de la nécessité du repli, à une époque où les médias se faisaient de plus en plus envahissants et prescripteurs d’un mode de vie uniforme. Les punks réclamaient la jouissance d’un espace intérieur qui laisse le temps aux idées de germer – pour l’essentiel des critiques contre le pouvoir aliénant de la société de consommation et le modèle étriqué de la femme au foyer.

À mesure que l’on découvre les séries de photographies, photocollages, photomontages que l’artiste crée avec minutie depuis des décennies, ce n’est pas tant leur portée subversive et leur force de dénonciation des modèles machistes qui surprend – d’autres artistes ont produit des œuvres dans la même veine au moins aussi fortes outre-Atlantique, pour ne citer que Martha Rosler ou Lynda Benglis. C’est au contraire la plénitude féminine de l’œuvre et son humour si british qui ressortent. Ainsi, si Linder se targue de posséder une immense collection de revues pornographiques, puisque c’est là sa matière première, on dénombre en réalité bien peu d’organes sexuels visibles dans toute l’exposition, Linder ayant pris soin au cours de ses manipulations de les masquer par des images de gâteaux anglais, d’appareils électroménagers ou, le plus souvent, de fleurs. Comme si, plutôt que la confrontation, l’artiste britannique avait cherché à rendre sa dignité au sexe féminin et à réhabiliter toutes ces femmes.

Une première salle sombre, en référence au caractère underground du milieu punk, est par ailleurs consacrée aux reliques issues de son travail sur les pochettes de groupes punk comme les Buzzrocks. Une vidéo de 1981 montre même Linder en pleine action, chanteuse du groupe Ludus affublée de pattes de poulet en putréfaction alors qu’elle est végétarienne depuis toujours… De quoi renvoyer Lady Gaga à ses préoccupations mercantiles !

Signalons aussi l’originalité de la dernière salle, consacrée aux caissons lumineux, avatars contemporains de ses collages critiques envers la société de consommation, mais dont les dimensions et la luminosité se rapprochent des panneaux publicitaires actuels.

Vive Linder !

 

 

 

Crédits photographiques :
Sans titre, 1978, photomontage original © Linder
Portrait de Linder Sterling © Géraldine Bretault
Cakewalk balletomane, 2010, collage sur page de magazine © Linder
Sans titre, 2009, photomontage original © Linder
Oh grateful colours, bright looks II, 2009 © Linder
Hiding but still not knowing, 1981-2010 © Linder

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, créatrice et traductrice de contenus culturels. Elle a notamment collaboré avec des institutions culturelles (ICOM, INHA), des musées et des revues d'art et de design. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France, elle a obtenu la certification de l'Ecole de Traduction Littéraire en 2020. Géraldine a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, dans les rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle a travaillé en tant que docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art. www.slowculture.fr

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