Arts
L’horreur de la guerre : les souvenirs plastiques d’Otto Dix

L’horreur de la guerre : les souvenirs plastiques d’Otto Dix

06 août 2014 | PAR La Rédaction

Issu d’une jeune génération d’artistes, Otto Dix souhaitait un changement radical de l’Empire allemand. En 1914, la guerre était encore porteuse d’espoir, en rupture avec cette société archaïque. Otto Dix, comme nombre de ses contemporains, se porta volontaire au combat. Au lieu de la révolution attendue, ce fut quatre ans d’enfer que Dix expérimenta au front. De ses souvenirs traumatisants, naquirent une série d’oeuvres incarnant le paradoxe que Dix ressentait face à cette guerre: la violence effrayante de son quotidien associée à la richesse esthétique de cette expérience.

Le spectateur n’a jamais approché d’aussi près la cruauté routinière de la guerre: les soldats partant enveloppés de la brume matinale à la bataille sanglante, annoncée à l’horizon par le ciel rougeâtre. Au milieu, une scène apocalyptique, où les soldats encore agonisants se mêlent aux cadavres et à leurs intestins putréfiés, à la boue et aux décombres d’un village. Enfin, le soir, un orage de feu embrase la nuit, dans laquelle se détachent des êtres fantomatiques, vide d’expression.

Il s´agit du célèbre triptyque La Guerre, achevé par Otto Dix en 1932, qui transfigure non seulement le summum de la brutalité visuelle par son échelle gigantesque et son hyper- réalisme, mais aussi le manifeste d’une génération traumatisée par les horreurs de la première guerre mondiale.

Quatorze ans après la fin de la guerre, Dix créa une œuvre qui marque encore les esprits. Pourtant la guerre est seulement le résultat final d´une intense confrontation avec son vécu et d´une longue recherche plastique. Déjà sur le front, Dix tient un carnet de croquis, consignant un maximum de ses impressions et expériences. Rentré en 1918 du front, Dix fait de la guerre et de ses traces dans la société l’un de ses principaux sujets artistiques.

L´impossibilité de représenter tous ses souvenirs singuliers de la guerre sur une seule et même toile, pousse l’artiste en 1923 à concevoir une suite de 5 portfolios comportant chacun 10 gravures en taille-douce, intitulés La Guerre, un concept déjà mis en œuvre par Francisco de Goya avec Les Désastres de la Guerre, et par Jacques Callot avec Les grandes Misères de la Guerre en 1632. La gravure s’impose encore une fois comme le médium le plus convenable pour retranscrire et partager ces événements dans tous leurs détails. La gravure « Homme blessé » (automne, 1916, Bapaume) nous projette face à la douleur d’un soldat allemand agonisant sur le champ de bataille. Dans ses yeux exorbités, sa bouche grande ouverte et ses mains crispés se lisent la peur et la souffrance : camarade ou ennemi, la douleur qu’a causée cette guerre est universelle. Hanté par la douleur de ses souvenirs, Dix se servait de cet exercice comme une catharsis libératrice, dont la pratique de la gravure joua un rôle fondamental. Inciser violemment un motif sur une plaque vierge à l´aide d´une pointe dure, c’est en quelque sorte violer son unité, effectuer une blessure. Pour Dix, la gravure en taille douce ne représente pas seulement la guerre, elle devient sa propre métaphore. Creusant comme de l’acide qui marque la plaque, la décomposition des deux cadavres de la planche Vu sur le versant de Cléry-sur-Somme, s’imprime dans notre mémoire et devient insoutenable.

Les gravures nous donnent l’impression d’être inclus dans le champ de l’image : nous sommes menacés par les soldats portant des masques à gaz et s’avançant vers nous, nous entendons les cris des hommes blessés, nous sentons l’odeur des morts.

« La guerre est quelque chose de bestial ; la faim, les poux, la boue, les bruits d’enfer. Tout est vraiment différent. C’est que voyez-vous j’ai eu l’impression en voyant les tableaux du passé, qu’une partie de la réalité n’avait jamais été représentée, le laid. La guerre était une affaire monstrueuse, mais malgré tout quelque chose de puissant. Il ne fallait en aucun cas que je manque de cela. » Par ces mots, Dix décrit à la fois ses souvenirs mais également notre ressenti devant ses œuvres : un mélange étrange d’effroi et de fascination pour ce qui est profondément laid.

Ce qui est pour nous un témoignage historique et personnel, se présentait pour les gens de l’époque comme une réalité insoutenable. Elle se prolongeait loin des tranchées, par le traumatisme des soldats survivants, par les rues peuplées de mutilés, ressemblant plus à des machines qu’à des hommes, et enfin par les troubles politiques dans la République de Weimar naissante. Vaincue et blessée, la société des années 20 était incapable de faire face au passé. Ainsi la guerre fut trop souvent transformée en mythe héroïque, donnant une image valorisante, instrumentalisée pour des buts politiques nationalistes. Dix s’opposait à cette négation facile des faits et à l’oubli du passé, non pas dans un but pacifique, mais dans une quête personnelle de vérité. La confrontation avec « les abysses de la vie » et la laideur de la nature de l’homme, fit de la guerre l’expérience décisive pour du réalisme propre à Dix.

Juschka Marie von Rüden

Visuel: ©

Otto Dix (1891-1969)

La Guerre, 1929-1932,
Tempera sur bois, 204 × 204 cm pour le panneau central, 204 × 102 cm pour les panneaux latéraux et 69 × 204 cm pour la prédelle
Galerie Neue Meister, Dresde, Allemagne

Homme blessé (automne, 1916, Bapaume),1924
Gravure en taille-douce, 47 x 34.7 cm, édition de 70
MoMA, New York, Etats Unies
Reproduction photographique ©: 2014 Artists Rights Society (ARS), New York / VG Bild-Kunst, Bonn

Vu sur le versant de Cléry-sur-Somme, 1924
Gravure en taille-douce, 47 x 34,7 cm, édition de 70
MoMA, New York, Etats Unies
Reproduction photographique ©: 2014 Artists Rights Society (ARS), New York / VG Bild-Kunst, Bonn

Assaut sous les gaz, 1924
Gravure en taille-douce, 47 x 34,7 cm, édition de 70
MoMA, New York, Etats Unies
Reproduction photographique ©: 2014 Artists Rights Society (ARS), New York / VG Bild-Kunst, Bonn

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