Arts
Le MONA, en Tasmanie, défie les conventions

Le MONA, en Tasmanie, défie les conventions

03 février 2020 | PAR Zoé David Rigot

En 2011, David Walsh ouvre le Museum of Old and New Art à Hobart, au sud de la Tasmanie. C’est un musée défiant tous les codes, présentant le Monanisme comme sa seule ligne de conduite, axée principalement sur la mort et le sexe. C’est un musée intéractif, appelant tous les sens. Toute La Culture a décidé de faire un point sur ce musée très hors du commun.

David Welsh et le reste de l’équipe pensent que les choses comme l’histoire de l’art et l’intention de l’artiste en tant qu’individu sont importantes, mais seulement à travers d’autres voix et approches qui rappellent que l’art, après tout, est fait et consommé par des gens réels et complexes dont les motifs sont obscurs, même pour eux-mêmes. Ils pensent qu’il faut rire de soi-même, qu’il faut oser tourner au ridicule, jouer et prendre des riques afin de remettre en question… cela se comprend quand on réalise qui est, en fait, le fondateur du musée.

David Walsh est très bon en mathématiques depuis son plus jeune âge; il est en effet doué d’une puissance de calcul phénoménale. En grandissant, il crée des algorithmes afin de s’assurer au blackjack, il s’associe à des amis, puis crée une entreprise. Il gagne, il gagne, il gagne jusqu’à devenir milliardaire; et continue de jouer dans les casinos, accompagné d’ingénieurs et de mathématiciens qui ne se lassent pas d’explorer de nouvelles techniques afin d’améliorer ses algorithmes. Originaire de Tasmanie, il y revient et y investit; d’après lui, sa mère aurait été violée par son père que la religion refusait au mariage. Voici quelque chose à exploiter, s’est-il dit. Quand on entre dans la salle du vide MONA, en pleine hésitation entre continuer l’exposition et le bar des voix (qui se trouve dans les profondeurs sombre du musée, couleurs vernis à ongle noir), on peut admirer un oeuf à la Fabergé. Que contient cet oeuf, se demande-t-on ? Le musée, en collaboration avec Art Processors prête heureusement au visiteur un objet de haute technologie et intéractif : Le O qui remplace tous les textes descriptifs et muraux sur lesquels on est obligé de tendre le cou pour déceler les mystère de l’art contemporain et conceptuel, ou pour lire l’histoire du Vieux Art. On tend le O vers l’oeuvre, et on découvre, déconcerté et soudainement aux emprises des feux de l’enfer, que cet oeuf, loin d’être de Fabergé, contient les cendres du père damné de Walsh.

Le but de l’homme est d’explorer le doute, de faire de la place à des oeuvres sorties de nulle part – car alors le visiteur est obligé de se faire son propre avis. Pour accéder au musée, on doit s’y prendre de la même façon que les grecs pour aller rejoindre les temples sacrés : on prend le ferry, on arrive au musée par la voix des eaux vineuses – les eaux dionysiaques, qui font la transition entre le monde des vivants et le monde souterrain, celui des morts. Le musée, élaboré et conçu par Fender Katsalidis Architects et David Walsh lui-même, est jonché dans les falaises, sous les collines, il est composé de trois étages sous-terrains et de 6000m2 d’exposition. Quand on arrive par la mer, il faut gravir quelques escaliers de béton gris pour parvenir à une bâtisse blanche et ondulée et un terrain de tennis. Quand on arrive en voiture, on ne voit rien… Le suspens espéré par les concepteurs est à son comble. Toute l’architecture est prévue afin qu’elle puisse s’adapter aux oeuvres d’art qu’elle recevra, ou que chacune des oeuvres ait un endroit auquel elle pourra se marier. Ainsi, les installations de James Turell, par exemple, se nouent parfaitement aux lieux.

New Art…

Le visiteur peut re-découvrir son sens de l’odorat avec la machine Cloaca de Wim Delvoye, réplique du tube digestif humain, qui fonctionne. Ingérant de la nourriture deux fois par jour, la machine est composée de six cloches contenant acides, sucs pancréatiques, bactéries, enzymes (etc.) et est maintenu à une température de 37,2°C. Contrôlée par ordinateur, elle produit des excréments.

Si l’on continue la visite, on peut voir les restes d’un kamikaze coulés dans du chocolat noir, installation de Stephen Shanabrook, ou encore The Holy Virgin Mary oeuvre très controversée de l’artiste de Chris Ofili (c’est un tableau où des chérubins sont à l’origine de coupures de magazines pornographiques, où des organes génitaux se retrouvent au beau milieu de tâches de bouses d’éléphants…). On peut aussi trouver les mémorables Cunts…and other conversations de Greg Taylor (and friends), 150 sexes féminins de tailles réelles en céramique.

Plus loin, on peut admirer l’atelier de Boltanski en direct. En 2009, Walsh a en effet acheté en viager la vie de cet artiste qu’il admirait. Boltanski avait 65 ans quand Walsh lui proposait d’installer des caméras dans son studio, de le filmer et d’enregistrer jusqu’à sa mort en échange d’une somme mensuelle convenue entre eux : si Boltanski mourrait dans les huit ans suivant le pari, Walsh serait propriétaire d’une oeuvre de grande valeur, The Life of C.B. Mais Boltanski n’est pas mort, ainsi Walsh continue de payer et de filmer les jours de l’artiste, et ce jusqu’à qu’il meure. Boltanski explique à un journal australien qu’il a trouvé cela bizarre mais qu’il a voulu jouer avec ce Walsh, qui prétendait ne jamais perdre ses paris. Seul le diable peut gagner un pari sur la mort, confiait l’artiste français. Au moment de ce pari diabolique, il disait en effet à Magali Jauffret : « Aujourd’hui, c’est ma propre mort qui m’interroge, mon travail est plus impalpable »…

…Old Art

Aux côtés d’oeuvres contemporaines, le visiteur peut aussi admirer des oeuvres très anciennes comme la momie et le cerceuil de Pausiris, ou encore des pierres et objets anciens de Polynésie ou de Micronésie, ou des projectiles néolithiques venant d’Égypte. Bien entendu, ces oeuvres ancestrales sont bien entourées…

Ainsi, le MONA ne se visite pas, il se vit, s’expérimente… le visiteur n’en sort certainement pas idem.

Et ensuite… ?

Le musée se veut innovant, avec le jeu et la curiosité que cela permet. L’équipe de Walsh a la tête sur les épaules et aimerait développer les capacités de l’île, entreprendre de nouveaux projets et ainsi permettre à la Tasmanie une situation économique plus stable, entre autres grâce au tourisme. Le musée conserve d’ailleurs beaucoup d’espace pour les artistes locaux.

En 2013, Lonely Planet introduit Hobart dans sa liste des tops 10 des villes les plus belles et des plus intéressantes de la planète. Histoire à suivre, car un projet colossal est en route depuis l’année dernière : le projet Motown, qui comprendra un hôtel de luxe cinq étoiles de 176 chambres, un théâtre de 1 075 places, un nouveau centre de conférence polyvalent (pouvant accueillir  1600 personnes), des terrains de jeux conçus par Toshiko MacAdam, Tom Otterness et Daily tous les jours, une galerie commerciale et des bureaux pour les équipes du Mona et pour d’autres entreprises, ainsi qu’un spa conçu par les artistes James Turrell et Marina Abramovic. À voir donc…

Visuels : Photographies du Musée et des oeuvres ©All creative commons.

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