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L’art en guerre au MAM, de superbes toiles pour une exposition qui flirte avec le révisionnisme

L’art en guerre au MAM, de superbes toiles pour une exposition qui flirte avec le révisionnisme

13 octobre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Présentant un panorama des grands et des moins grands artistes qui ont traversé la période 1938 à 1947, « l’Art en guerre est une exposition fleuve »  (500 œuvres et objets) qui investit un musée dont l’histoire résonne fort avec la période. Mais l’exposition plaque des textes historiques à la limite du révisionnisme à côté d’oeuvres pour lesquelles il n’offre pas vraiment de grille de compréhension.Pas même dans ses deux vitrines « archivistiques » (affiches, journaux…), qui n’établissent pas de lien entre art et propagande. Un sans propos vraiment dérangeant, au vu de la gravité du thème.

Construite pour l’exposition universelle de 1937, l’aile Est du Palais de  Tokyo doit repousser l’exposition de ses collections d’art moderne conservées au jeu de Paume, originellement prévue pour 1939. Finalement le MAM ouvre ses portes sur 1/3 des collections en… 1942. Et celles-ci sont bien sûr expurgées de tout « art dégénéré ». Mais l’exposition ne mentionne ce fait qu’à mi-parcours. L’ensemble est un mélange de toiles époustouflantes et de cours d’histoire général et révisionniste qui semble avoir inscrit sur les murs le texte d’un manuel des années 1960 où les Français seraient tous des victimes de l’occupation allemande, où les communistes soigneusement mis de côté et où Picasso retiré  dans le Sud de la France fait figure de martyre.

L’on entre dans l’exposition par une salle sombre et menaçante où le plafond est couvert de sacs de tissus noir pleins, comme si l’on passait sous terre  dans une tranchée ou dans une œuvre de Christian Boltanski. Les deux premières salles sont dédiées à la grande exposition surréaliste de 1938, avec notamment  la poupée de Hans Bellmer et un Delvaux métaphysique où deux femmes nues se tiennent, hiératiques, devant un temple (Les Rubans roses, 1937).

Mais l’on retrouvera disséminés tout au long de l’exposition d’après le chant du cygne de Brauner, Arp, Tanguy et même des dessins de Breton. Le morcellement est le maître-mot d’une exposition qui parvient à placer dans deux salles plus que distantes, l’art rescapé des camps. Pourquoi? On ne nous l’explique bientôt pas, mais on peut en déduire qu’on aborde d’abord les camps de transit (avec des œuvres de Ernst, Nussbaum et le génial Wolfgang Schulze Wols) puis les camps d’extermination (Charlotte Salomon, Myriam Lévy).

Entre les deux, l’exposition en profite pour égrener des chefs d’œuvre qu’elle a réunis de ses propres collections, de celles de Pompidou, mais aussi empruntés aux musées de toute la France et au MOMA. Elle présente Cézanne, Matisse et Rouault comme des « maîtres référents », aux côtés de peintres français « classiques » moins connus (et qui ont tous verni en même temps à la galerie Braun en 1941: Jean Bazaine, André Beaudin, Paul Berçot, Jean Bertholle, Francisco Bore). Mais il n’est pas question de différencier entre les artistes partis en villégiature pour dessiner out sauf la guerre à mieux manger à la campagne et les réfugiés juifs ou communistes obligés de fuir pour survivre. Placés dans un espace majestueux les Picasso sont d’une beauté renversante (Notamment « L’aubade »). Mais l’ambiguïté du personnage est simplifiée, son engagement communiste est passé sous silence et qui un cartel rappelle à un moment la déportation du poète Max Jacob, la manière dont Picasso a refusé de sauver un de ses plus proches amis n’est, bien sûr, pas évoquée.

Dans les deux grandes salles suivantes, un minimum des perspectives est suggéré, toujours caché sur de tout petits textes à ellipses : il s’agit d’une présentation des collections du MAM à son ouverture expurgées de l’art considéré comme dégénéré par l’occupant et ses collaborateurs. D’où des toiles peut-être encore plus des « peintres de tradition française » sans aucun métissage étranger que dans la salle des Matisse et Derain. C’est uniquement au détour d’une petite photo installée sur un mur peu visible que l’a collaboration est évoquée: à travers les participants du « voyage d’étude » en Allemagne. « L’Art en guerre » préfère en effet mettre l’accent dans une salle entière sur Joseph Steib, un peintre alsacien naïf et inconnu qui savait peindre l’Allemand en ennemi à la mode d’enluminures religieuses.

La tendance lourde de l’exposition à plaquer ses textes de manuels d’histoire à côté de dizaines d’oeuvres disparates, et à ne parler de la « France à l’heure allemande » (Philippe Burin) qu’en termes d' »occupation » s’organise structurellement autour d’une trilogie simpliste qu’on croyait désormais écartée de l’historiographie : Occupation – Résistance – Libération. Le partenariat inclus dans la première et le morcellement de la deuxième ne sont jamais mentionnés. Et si l’épuration est évoquée, elle est entièrement mise au débit des seuls communistes…

La dernière partie de l’exposition semble vouloir nous dire qu’on ne peint plus pareil après la guerre. Mais elle ne se donne pas la peine de démontrer cette hypothèse (pas de réflexion sur le passage à l’abstraction, même dans la sublime salle des Fautrier). Elle se contente de classer sous des catégories abracadabrantes (par ex, « décompressions ») de magnifiques toiles que le musée détient. On se réjouira de (re) voir le triptyque de Chagall, le drôle de mélange de sublimes Dubuffet, Tal Coat et Chaissac et surtout, illuminées à travers le jour même, une série de sculptures de Giacometti. Mais on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi, si le musée voulait juste exposer ses trésors, a-t-il pris le parti de fournir avec ces œuvres un texte d’histoire révisionniste où figurent tous les travaux sur Vichy depuis Paxton, en passant par Henri Rousso, Jean-Pierre Azema et Zeev Sternhell ?

Finalement l’exposition ne répond pas à la question qu’elle posait : « Comment continuer de créer dans un pays en guerre?  » et manque donc cruellement de propos. Une lacune qui joue dangereusement avec la mémoire collective, qui fait regretter la rigueur géniale et le souci de contextualisation de « 1917 » présentée cette année au Musée Pompidou de Metz et dont le mouvement de retour en arrière sur des acquis historiographiques douloureux est malheureusement révélateur d’un certain esprit du temps (voir notre article d’analyse).

A noter : une bouée de secours est prévue sur France Inter pour les éclairages historiques. La radio organise en effet 11 sessions autour de l’exposition. Plus d’information, ici.

Visuels (c) Succession Picasso 2012 / (c) ADAGP, Paris, 2012.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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