Arts
La nuit des arbres

La nuit des arbres

15 juillet 2019 | PAR Antoine Couder

Dans le cadre de l’actuelle exposition « Nous les arbres », la Fondation Cartier renchérissait samedi 13 juillet avec une « nuit de l’incertitude » consacrée à cette nouvelle agitation végétale qui traverse aujourd’hui l’art et la culture.

Lire aussi notre critique de l’exposition « Nous les arbres ». 

« Les arbres existent depuis 300 millions d’années, les hommes depuis 300 000 ans, les forestiers depuis 300 ans » écrit Jean Giono. Et peut-être peut-on commencer par là, dans cette perspective qui consiste à remettre l’homme dans un système plus global où il n’est finalement qu’un maillon. Maillon de la chaine alimentaire, maillon d’un processus plus général d’évolution/adaptation, l’espèce humaine a choisi de s’extraire de cette dynamique pour en devenir le principal bénéficiaire. Et nul n’est besoin de compter parmi les spécialistes interrogés ici par Cédric Villani pour s’en convaincre.

Qui mange qui ? Cinéaste, photographe, architecte, géographe, philosophe, spécialiste de la biologie moléculaire… Ils s’accordent tous pour souligner que cet amour dont font l’objet les arbres a bien à voir avec ce constat de culpabilité et d’impuissance. Pour François-Michel Le Tourneau, l’Humanité occidentale se prend ici les pieds dans le tapis de son histoire. Ainsi les pays développés ont beau jeu de s’offusquer des projets de réduction de la forêt amazonienne menés par le gouvernement brésilien. Ils ont fait la même chose il y a quelques siècles et même lorsqu’on leur propose un good deal, des compensations pour conserver cette précieuse biomasse, ils ne donnent pas suite …Plus ironique, le philosophe italien Emanuele Coccia considère que  l’homme en est aujourd’hui à nier qu’il reste prisonnier de la chaine alimentaire, alors qu’il est rongé de l’intérieur par des bactéries ou micro-organisme qui le modifient en permanence.

De l’arbre dans tout. On écoute tout cela, tassé sur de petites chaises ou posés fesses par terre autour de l’arène végétale du jardin de la Fondation qui, nous dit-on, n’a jamais été aussi rempli (même Patti Smith, même Patti Smith a fait moins, c’est dire). Une brise pas si légère secoue parfois les branches des grands arbres qui semblent vouloir acquiescer aux propos des uns et des autres. On va finir par croire Coccia lorsqu’il affirme qu’il y a « du végétal dans tout ce qui est humain, il y a de l’arbre à l’origine de toute expérience ».

Échoue et recommence. Mais c’est avec le biologiste moléculaire Miroslav Radman que la soirée va vraiment se déployer. Dans un Français qui tâtonne avec brio, le scientifique croate commence par nous rappeler un grand principe de l’évolution à savoir que le vivant ne dure que s’il s’adapte sans cesse ou s’est déjà adapté. Il nous propose de regarder les arbres, ce qui pousse et le reste, le vide et le plein, soulignant que ce qui ne pousse pas aide à pousser. En clair, que l’évolution est un processus fait de tentatives, de mutations progressives où « ce qui rate » est au moins autant décisif que ce qui réussit à croître et à durer (d’où l’importance du témoignage de cette diversité qui fait la richesse de la biomasse).

Fragments de Gaïa. Inopinément, on retrouve là une métaphore de … la création d’entreprise (on apprend de ses échecs et ceux-ci comptent autant pour l’évaluation de l’action) mais en biologie, l’idée prend une tournure un peu plus vertigineuse. La vie, au fond et pour commencer, le contact de la lumière avec des fragments de Gaïa (carbone, azote, oxygène, phosphore, soufre…) est d’abord ce processus d’interactions entre ce qui essaie et ce qui cède, ce qui se développe et ce qui plie. Un mouvement général dont on aurait fort à apprendre aujourd’hui.

visuel : affiche de l’exposition

Avignon 2019 : « Lewis versus Alice » d’après Lewis Carroll par Macha Makeïeff à La FabricA
« Il était un fleuve », par Diane Setterfield : un voyage dans l’Angleterre de la fin du dix-neuvième siècle.
Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *