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La Caserne Dossin : un nouveau musée de le Shoah et des droits de l’homme a ouvert ses portes à Malines (Belgique)

La Caserne Dossin : un nouveau musée de le Shoah et des droits de l’homme a ouvert ses portes à Malines (Belgique)

03 décembre 2012 | PAR Yaël Hirsch

La Caserne où la très grande majorité des 25 500 juifs et 350 tsiganes ont été déportés de Belgique vers Auschwitz-Birkenau a rouvert ses portes ce week-end avec un musée et un centre de documentation « de l’holocauste et des droits de l’homme ». Une initiative flamande qui déploie sur 3 étages une exposition qui se voudrait classique sur les crimes contre l’humanité commis par les nazis et leurs collaborateurs. Le tout, sous l’œil de tous ceux qui ont été déportés et dont on a retrouvé la photo d’identité. Mais, aussi sobre soit-il, sous la formule du « plus jamais ça », le résultat se disperse entre la Belgique et le reste de l’Europe, la Shoah (qu’il préfère appeler « Holocauste » relançant l’air de rien un vieux débat) et des atteintes plus contemporaines aux droits de l’homme (de l’immigration aux génocides). Il en oublie la résistance juive. Et n’évoque les Tziganes que sur 1/3 du chemin.

D’une blancheur immaculée dans la ville Belge de Malines, la caserne de Dossin, de terrible mémoire (lire les souvenirs de Harry Bleiberg sur le site Huffington Post) s’élève comme un grand bâtiment à 4 étages très spacieux, dessiné par Bob Van Reeth et son bureau d’architectes AWG. Inauguré lundi 26 novembre par le roi Albert II, le nouveau complexe muséal et son centre de documentation ouvre l’histoire de la destruction des juifs de Belgique en mentionnant celle des tziganes et encore plus généralement à la question des droits de l’homme en général. Sur quatre étages sur la face gauche du musée, ce ne sont pas les noms, mais bien les visages des déportés belges qui sont représentés, comme s’ils regardaient le public se plonger dans leur passé. A chaque étage, un ordinateur permet de consulter les noms, mais le lien est difficile voir impossible à faire avec la photo muette collée parmi tant d’autres sur le mur (voir ci-contre).

Le reste de l’espace de l’exposition se veut extrêmement sobre, avec des murs blancs, de grands escaliers raides en verre (très glissants, attention !) et, à chaque étage de grands panneaux noirs où textes historiques et visuels bien choisis (mais jamais légendés si l’on oublie de se balader avec le guide papier ou l’audio-guide) sont exposés. Chaque étage fonctionne autour d’un thème.

Au premier, c’est la massification des sociétés démocratiques européennes qui est à l’honneur. On pourrait croire à une référence au « Système Totalitaire » de Hannah Arendt (et heureusement pas à Ernst Nolte, la question des masses ouvrières étant totalement mise de côté). Mais il n’y a rien là d’aussi théorique : la massification, c’est uniquement celle de l’Allemagne nazie dont nous parlent les panneaux à travers des images des effets du krach, des congrès du NSDAP… Et ce, pendant une bonne moitié de l’étage, dans un musée que l’on croyait destiné à nous exposer une histoire… Belge. Cette histoire arrive finalement, avec un léger recul vers les années 1930 et l’éclosion d’un antisémitisme tardif sous l’influence d’une forte immigration de réfugiés (en 1940, seuls 10 % des 75 000 juifs de Belgique ont la nationalité belge) et sous l’égide du nationalisme flamand. Le public se familiarise donc avec la vie juive en Belgique, notamment à travers le témoignage de 5 survivants, deux d’Anvers et 3 de Bruxelles, que l’on suivra sur les trois étages du musée. Un petit et dernier tiers de la salle est dédié aux Tziganes, à leur vie en Belgique et aux premières vexations. On les oubliera ensuite complètement aux deux étages suivants. Enfin, avant de reprendre les escaliers pour grimper vers l’acmé du pire de ce que l’homme fait à l’homme, comme à chaque étage, le lien vers le non respect des droits d’homme à l’heure d’aujourd’hui est tracé. Un pan de mur est consacré au sort des réfugiés et des immigrés clandestins. Une comparaison hâtive à travers quelques clichés de photo-journalisme, qui ne traite pas sérieusement de la question de l’immigration clandestine en Europe et qui semble mettre dans le même bateau toutes sortes de déportations, comme aucun historien n’avait osé le faire depuis plus de quarante ans.

Au deuxième étage, sous l’interclassant titre expressionniste « L’angoisse »; c’est sous forme de labyrinthe que l’on passe par les deux premières grandes étapes clés de la destruction des juifs : spoliation, et isolation. Mais derrière ces deux parties s’instaure une partition beaucoup moins subtile entre « collabos » et « résistants ». Peut-être que ces documents pourront peut-être donner quelques repères à un public non-belge ou non connaisseur et leur rappeler les comportements antagonistes d’Anvers la nationalise et aryenne et de Bruxelles où le Bourgmestre catholique Jules Coelst refuse le port de l’étoile jaune pour les juifs de sa ville et est soutenu par les 19 communes de la ville (« Un grand nombre de Juifs sont Belges et nous ne pouvons nous résoudre à nous associer à une prescription qui porte une atteinte grave à la dignité de tout Homme, quel qu’il soit. », dit-il dans un discours datant du 5 juin 1942 alors que les allemands ont imposé l’étoile le 27 mai). Mais avec un peu de recul, l’exposition distribue les bons et les mauvais points de manière très manichéenne, et surtout ne sait pas quoi faire de la question des juifs. Alors même que le bâtiment de Dossin,rénové dans les années 1980 abritait le Musée Juif de la Déportation et de la Résistance (MJDR), fondé en 1995 par des résistants, tout à coup les faits historiques avérés de la résistance juive en Belgique et même de l’aide à la survie des juifs par certains justes belges chrétiens n’existe plus. A la place, l’accent est mis sur l’Association des juifs en Belgique (AJB), auxiliaire de l’occupant allemand à la fois contraint et terrible, au rôle complexe et qui met aussi mal à l’aise que les fameux conseils juifs. Et un encart sur les « stratégies juives » pour survivre et passer entre les mailles du filet des déportations provoque une véritable gêne et sonne sournoisement, quasiment comme un reproche, alors même qu’on le répète l’existence d’une résistance juive armée et engagée au nazisme est un phénomène historique avéré et essentiel.

Au troisième étage enfin, il y a « La mort » qui s’ouvre sous une grande photo de la rampe d’arrivée à Auschwitz, camp d’extermination où pratiquement tous les juifs belges arrêtés pendant la Guerre, du mois d’aout 1942 au mois de juillet 1944. Mais celle-ci semble se séparer en deux parties étonnantes : d’un côté un excursus un peu surprenant sur la vie des ghettos d’Europe de l’est et la destruction des juifs de Pologne (un universalisme loin des frontières belges ?) et de l’autre un focus sur les objets et les visages de certains détenus de la Caserne Dossin elle-même, ce qui donne lieu à des expositions d’objets touchants (une Menorah, chandelier rituel, forgé dans la prison même) et permet de voir des documents qui donnent, classés convoi par convoi, un visage proprement humain à l’histoire de ce lieu à la fois mémorial, lieu de mémoire et espace d’exposition historique. Il est donc d’autant plus surprenant de terminer la visite sur l’inévitable partie « contemporaine » est en couleur où des photos de journalistes ayant couvert des génocides récents sont empilées…

Alors qu’elle a l’air élaborée tout en sobriété, sans grands effets d’émotivisme à la Mémorial de Washington et dans la plus grande fidélité possible aux évènements historiques qui ont mené à la destruction des juifs de Belgique, à force de viser l’universel de « droits de l’homme » parfaitement abstraits, l’exposition permanente du nouveau musée érigé dans la Caserne de Dossin a bien du mal à délimiter son objet. Ce manque de précision laisse en chemin les Tziganes et laisse libre cours à des comparaisons trop vagues (l’immigration clandestine et la Shoah) ou des oublis qui frisent le révisionnisme (la résistance juive, les justes). Enfin et surtout le retour d’un terme qu’on ne croyait plus usité en Europe, l »holocauste », sacrifice grec et volontaire d’un animal aux dieux, aux côté de l’idée abstraite et jamais éclairée de « droits de l’homme » finit de nous replonger vingt ans en arrière, comme s’il fallait encore et encore expliquer que c’est la spécificité si difficilement concevable de la Shoah et son étude historique précise pour chacune des communautés décimées d’Europe qui permet de ne pas tout mélanger, de ne pas oublier et de s’efforcer de se doter des armes juridiques, morales et éducatives, indispensables à nos civilisations pour qu’elles « agissent de manière à ce qu’Auschwitz ne se reproduise pas » (Theodor Wiesengrund Adorno).

Visuel : (c) YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

3 thoughts on “La Caserne Dossin : un nouveau musée de le Shoah et des droits de l’homme a ouvert ses portes à Malines (Belgique)”

Commentaire(s)

  • La vraie signification de l’Holocauste, brule tout entier,sacrifice (surtout chez les Juifs) dans lequel la victime etait entierement
    consumee par le feu. The systemztic mass slaughter of European Jews in Nazi concentration camps during World WarII.

    janvier 16, 2013 at 19 h 36 min

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