Arts

L’hommage à Delacroix de Fantin-Latour : un pied dans la modernité

L’hommage à Delacroix de Fantin-Latour : un pied dans la modernité

08 décembre 2011 | PAR Géraldine Bretault

Grâce à des prêts exceptionnels du musée d’Orsay, l’exposition « Fantin-Latour, Manet, Baudelaire : l’Hommage à Delacroix » nous permet de remonter le temps pour mieux comprendre la genèse de ce tableau et ses enjeux.

Connaissez-vous le musée Delacroix ? Derrière une porte cochère sur la minuscule place Fürstenberg, à deux pas du boulevard Saint-Germain, une maison ancienne abrite la dernière demeure du maître, dont l’atelier dans le jardin a été converti en salle d’exposition. L’atmosphère de déférence instaurée par la présence d’objets personnels (boîtes à peinture, palette, bibliothèque) nous aide à nous imprégner de l’aura qu’a pu exercer Delacroix sur les peintres de sa génération et de la suivante.

Le tableau décrypté pour nous à travers cette exposition a été réalisé avec la plus grande détermination par Fantin-Latour après la mort du maître. Toile-manifeste, elle nous intéresse à deux égards au moins : d’une part, elle s’inscrit dans une série de portraits de groupes d’artistes ou d’ateliers, qui constituent un sous-genre du portrait ; d’autre part, bien avant que ne chantent les sirènes de la modernité, elle met en évidence un fort esprit de solidarité parmi les artistes, qui annonce l’éclosion de l’interdisciplinarité au XXe siècle.

Déjà, en 1855, L’atelier du peintre de Gustave Courbet, toile dans laquelle il avait convoqué un philosophe, un écrivain (Baudelaire), un critique, mais aussi ses modèles, est refusée par le jury du Salon, avant d’être le clou de l’exposition particulière que le peintre organise en marge de l’Exposition universelle la même année.

Il faut dire que, à une époque où la photographie est encore marginale, figurer dans une toile implique de venir poser dans l’atelier du peintre. De sorte que les ateliers étaient des lieux de sociabilité qui favorisaient l’émulation entre les peintres et les discussions avec les écrivains, les critiques, les admirateurs, les marchands. En ce sens, L’Hommage à Delacroix est éminemment politique, puisque les personnalités représentées, plutôt que des émules de Delacroix, sont des figures de la génération de Fantin-Latour qui revendiquent par cet acte leur liberté de création face à l’académisme, même si leur art n’est pas directement influencé par celui de Delacroix.

Bien en vue dans le coin inférieur droit, Baudelaire est bien sûr présent, lui dont on connaît l’admiration sans bornes pour Delacroix et l’importance dans le champ critique de la seconde moitié du XIXe siècle. Mais c’est le personnage de Fantin-Latour qui détonne dans la composition : pour l’avoir admiré quelques minutes plus tôt dans ses autoportraits au regard halluciné, on ne peut qu’être troublé par son teint grisâtre, presque évanescent, et par sa position en avant du premier plan, accentuée par la blancheur de sa blouse, comme s’il s’autorisait tout juste à se représenter parmi ses pairs.

Pour finir, les critiques de l’époque ont également beaucoup glosé sur le portrait de Delacroix, directement accroché à la cimaise derrière les personnalités, qui lui tournent le dos. Le procédé est pourtant lui aussi d’une modernité précoce : plutôt que de reproduire une œuvre du maître, ou d’user d’une allégorie, comme il l’avait envisagé au départ, Fantin-Latour choisit de reproduire une photographie de Delacroix, dans un geste audacieux.

Nous ne saurions que vous recommander de prolonger cette visite en allant admirer dans les salles rénovées du musée d’Orsay L’Atelier aux Batignolles, peint par Fantin-Latour en 1870, autour de Manet devant son chevalet, ainsi que L’Hommage à Cézanne réalisé par Maurice Denis en 1900, sans oublier L’Atelier de Courbet déjà cité.

« Delacroix était passionnément amoureux de la passion, et froidement déterminé à chercher les moyens d’exprimer la passion de la manière la plus visible. Dans ce double caractère, nous trouvons, disons-le en passant, les deux signes qui marquent les plus solides génies, génies extrêmes. » Baudelaire, ‘L’Œuvre et la vie d’Eugène Delacroix’, dans Curiosités esthétiques (1968).


Visuel : Hommage à Delacroix, Fantin-Latour (1836-1904) © RMN / Hervé Lewandowski.

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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