Arts
L’intérieur et l’extérieur fusionnent en matière rouge ténêbre imaginée par Anish Kapoor

L’intérieur et l’extérieur fusionnent en matière rouge ténêbre imaginée par Anish Kapoor

10 mai 2011 | PAR Bérénice Clerc

Leviathan d’Anish Kapoor, inonde de forces sublimes et enchanteresses Monumenta 2011. Un seul objet, une seule forme et une seule couleur offre un voyage multiple, intérieur et extérieur d’une puissance incroyable.

Anish Kapoor revient à Paris après 30 ans sans grande exposition monographique.
Son travail renouvelle depuis 30 ans l’étendue des possibilités de la sculpture. Dans le sillage de John McCracken, il fait de son œuvre un paysage, rend la couleur sensuelle et met en avant une apparente simplicité à donner naissance à une œuvre monumentale, comme si elle avait toujours existé, était née des propriétés du lieu et crée sans décision particulière de sa part.
La nef du Grand Palais, sa verrière, son architecture 1900 est bouleversée par l’œuvre d’Anish Kapoor, l’échelle est inimaginable, la verticalité, l’horizontalité et la forme informe habitent avec puissance l’espace immense. Le visiteur peut pénétrer l’œuvre par un tourniquet noir, comme une sélection naturelle divine par laquelle nous entrons par hasard. Un bruit sourd et feutré nous entraine doucement au pays de l’imaginaire. Les mots sont trop limités pour exprimer ce moment de vie. S’il fallait la décrire, imaginez-vous la nuit les yeux fermés quand une lumière s’allume, les paupières clauses se font rouges et donnent à voir le rythme des vaisseaux sanguins.


Happé vertigineusement par l’espace, nous sommes projetés dans le vide immense de rouge tissé, d’air tendu, de sons sourds et d’échos profonds.
L’espace n’est plus un endroit ou des choses adviennent mais une entité philosophique, une porte vers le rêve, le sublime au sens propre où l ‘apparence dépasse la matérialité, où la matière est irréelle.
Le Léviathan, grande force, monstre archaïque et biblique encombré par son corps, ouvre petit à petit les régions oubliées de notre conscience, plonge dans l’imaginaire, le dépasse puis laisse apparaître l’émotion.
Un corps fondateur dans lequel nous voici à plusieurs comme dans le ventre du monde, l’utérus de mère nature où la lumière fantomatique n’émane jamais d’un point défini, laisse filtrer les ombres des oiseaux en plein vol, se fuit de nous ou laisse la couleur se liquéfier dans une clarté proche des miroirs.
L’exquise géométrie concave, fruit de savantes combinaisons permet des illusions de perspectives tenaces, des creux, des courbes protectrices jouent avec l’optique du monde et éclatent l’espace propre de l’œuvre.
Le vide donné par le monde au quotidien est ici un appel, une promesse d’un ailleurs immatériel, spirituel à l’aura profonde. Saisit le spectateur est poussé à la méditation.
La perte de repère est totale il faut céder face à la tentation du contrôle, se laisser emporter par la peur, l’envie de fuir, de découvrir l’extérieur du monde sans y laisser sa peau.
Engloutis par nos angoisses archaïques l’immémorial prend vie, notre animalité se laisse atteindre et un monde ancien affleure à la surface de cet intérieur veineux.
L’œuvre est la caisse de résonance chromatique de la nef, la couleur se fait son, les bruits semblent lointains, feutrés, l’écho est abyssal, le son n’a pas de limite, il résonne, rebondit pour sauter sur nous dans un mouvement chaotique.
L’entropie nous trouble, le corps devient visionnaire, sa mémoire entre en action et explore l’essentiel de notre histoire.
La participation du spectateur est totale, il n’est jamais innocent, chaque visiteur révèlera une part de sa sensation, de sa réflexion, de sa propre histoire qu’il laissera entrer en résonance avec l’œuvre.
Sortir du nid de l’œuvre est douloureux, le chemin est long, le tourniquet noir semble plus bruyant qu’à l’entrée et nous entrainer avec violence vers le monde extérieur froid et sonore.
La nef du Grand Palais est là, la verrière inondée de lumière nous donne à voir l’extérieur de cet intérieur puissant.
Gigantesque monochrome accroché au sol, vertige de la matière colorée d’un non objet impalpable à la peau en membrane de PVC flottant comme une montgolfière bloquée par le plafond. L’extérieur de l’œuvre ce parcours, un autre voyage commence dans ce nouveau paysage. Indescriptible boyau sculpté dans le vide, il change d’apparence selon la lumière et joue à merveille la partition chromatique pour bousculer notre perception.
Tentaculaire gorgone, sein tendre, vaisseaux pour un autre monde, l’œuvre nous laisse minuscules, impressionnés en contemplation.
Quelle architecture, quelle maitrise de l’espace, comment peut- on à ce point faire trembler le monde, bousculer les repaires et matérialiser la couleur ? Seule la nature et l’Art peuvent témoigner de cela et prouver que les choses se produisent seules par delà l’humain et ses références culturelles !
Anish Kapoor était là, souriant, modeste, accessible, si petit sous les proportions de son œuvre, grand créateur, démiurge à l’allure humaine, son discours simple et pratique donne envie de soutenir et d’aimer les artistes.


Monumenta 2011 est à vivre par tous, amoureux de l’Art Contemporain ou novices, chacun y trouvera sa couleur, son imaginaire, sa fiction, son écorchure, son espace, son histoire, son corps et sa matière. Des concerts, des spectacles de jonglage, de la danse et divers activités sont proposés jusqu’au 23 juin à l’intérieur de l’oeuvre. Des supports et des visites sont organisés pour les sourds ou malentendants, les aveugles et les publics empêchés. Les enfants de moins de 13 ans ne payent pas. Vous n’avez pas d’excuses pour manquer cette expérience unique en famille ou à plusieurs.

Infos pratiques

Manufacture des Abbesses
Théâtre de l’Atalante
Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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