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One Another d’Alisa Resnik, rencontre de nos douleurs capitales à la galerie Sit Down

One Another d’Alisa Resnik, rencontre de nos douleurs capitales à la galerie Sit Down

20 septembre 2014 | PAR Charlotte Dronier

« On ne peut me connaître mieux que tu me connais ». Si Paul Eluard écrit ses Yeux fertiles en 1936, Alisa Resnik, quant à elle, se consacre à la photographie en 2008. Deux langues pour exprimer une même poésie, celle d’une solitude transformée par le regard qui la révèle. Exposée à la galerie Sit Down du 6 au 25 septembre 2014, et pour laquelle elle obtient le vingtième prix de l’Edition européenne de photographie, sa série One Another (« L’un l’Autre ») nous conduit au secret des heures indues, là où le rapport humain se fait le plus intime.

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Née à Saint-Pétersbourg en 1976, Alisa Resnik fuit l’Union Soviétique quatorze années plus tard pour Berlin. Mais des grandes villes de Russie, d’Allemagne ou d’Italie à l’Angleterre, les visages épousent les traits de la mélancolie. Des corps à la dérobée, vacillant avec grâce ou détresse dans l’ivresse d’une nuit éternelle. A vouloir « photographier la vie et son reflet », selon la commissaire Laura Serani, Alisa Resnik cisèle, image après image, ce miroir où l’origine et son double se confondent.
Le parti pris scénographique nous plonge alors au creux de souvenirs éparses aux géographies indistinctes, où les silhouettes arrachées, les regards d’anonymes sont chargés d’émotions vives, de douleur, de dureté, d’abandon, et revêtent pourtant l’universalité la plus parfaite. «Une des clefs de tels instants, c’est le fait qu’Alisa Resnik ne se considère pas comme un photographe. L’appareil photo, pour elle, n’est qu’un instrument : tout commence par la rencontre.», précise Jeremy Mercer dans la postface du livre éponyme.

Si les couleurs sombres parviennent à puiser leurs points de lumière à la manière du Caravaggio, conférant aux lieux communs et à ces êtres errants une beauté lynchéenne onirique et inquiétante, le regard familier d’Alisa Resnik apprivoise le nôtre. Une proximité paradoxale, où l’étrangeté de l’autre s’inscrit dans le quotidien rassurant. « Je ne suis pas une photographe professionnelle. Je suis serveuse et j’ai fait de la photographie mon mode de vie et d’expression. Je ne vis pas de la photographie. Je suis libre de faire ce que je veux. Les images que tu vois là, aujourd’hui, ne font pas partie d’une série ni d’un projet. Ces images, c’est ma vie. C’est tout. », confie-t-elle à OAI13 en Septembre dernier.

Une œuvre éminemment personnelle et sensorielle, où bêtes et humains se retrouvent dans les bruits métalliques de cages, les pas saccadés sur les trottoirs, les glissements des derniers verres d’alcool au coin une table sale, le velours rouge d’un théâtre feutré, l’odeur du tabac froid d’une chambre d’hôtel délabré, ou la froideur silencieuse d’un arbre trop maigre sur une place enneigée. On imagine aisément la voix de Léonard Cohen ou de Tom Waits en fond sonore, accompagnant ces scènes dans les romans de Bukowski. Une empathie, une tendresse profondes que l’on retrouve aussi chez Jane Evelyn Atwood lorsqu’elle photographie les marginaux de la rue des Lombards, ou les protagonistes d’Anders Petersen, auprès duquel Alisa Resnik a suivi un atelier en 2010.
L’artiste décrit ainsi sa quête de poésie, comme condition de survie : « Ces images se matérialisent dans les projections de nos souvenirs et commencent à vivre par elles-mêmes. Elles nous racontent des histoires que nous pourrions avoir vues de nos propres yeux. Elles combinent les couleurs et les formes avec nos rêves et nos sentiments, devenant une partie de nous-mêmes, et nous sommes alors condamnés à y revenir encore et encore. De cette errance à travers le monde entier, nous sommes à la recherche de moments que nous pourrions arrêter et transformer en vision, à la recherche d’une révélation, d’un miroir … toujours à la recherche d’un miroir… ».

De ce livre ou de la galerie, on ressort alors habités par ces portraits nocturnes exposés au grand jour, comme une signification donnée aux égarements, aux éléments de passage. Oui, décidément, ces mêmes yeux fertiles d’Eluard, ceux qui apportent « un sort meilleur qu’aux nuits du monde. »

Visuels :
Série One Another #30, 2012 ©Alisa Resnik courtesy galerie Sit Down
Série One Another #27, 2012 ©Alisa Resnik courtesy galerie Sit Down
*l’homSérie One Another #7, 2012 ©Alisa Resnik courtesy galerie Sit Down

Charlotte Dronier

INFORMATIONS PRATIQUES

One Another, Alisa Resnik
Galerie SIT DOWN

Exposition du 6 septembre au 25 septembre 2014 du mardi au samedi de 14h à 19h et sur rendez-vous

4, rue Sainte Anastase
Tél : +33 (0)6 64 12 06 96
e-mail : [email protected]www.sitdown.fr

Infos pratiques

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Charlotte Dronier
Diplomée d'un Master en Culture et Médias, ses activités professionnelles à Paris ont pour coeur la rédaction, la médiation et la communication. Ses mémoires ayant questionné la critique d'art au sein de la presse actuelle puis le mouvement chorégraphique à l'écran, Charlotte débute une thèse à Montréal à partir de janvier 2016. Elle porte sur l'aura de la présence d'un corps qui danse à l'ère du numérique, avec tous les enjeux intermédiatiques et la promesse d'ubiquité impliqués. Collaboratrice d'artistes en freelance et membre de l'équipe du festival Air d'Islande de 2009 à 2012, elle intègre Toutelaculture.com en 2011. Privilégiant la forme des articles de fond, Charlotte souhaite suggérer des clefs de compréhension aux lecteurs afin qu'ils puissent découvrir ses thèmes et artistes de prédilection au delà de leurs actualités culturelles.

One thought on “One Another d’Alisa Resnik, rencontre de nos douleurs capitales à la galerie Sit Down”

Commentaire(s)

  • Patricia

    Une fois encore, quelle magnifique plume !

    septembre 20, 2014 at 15 h 22 min

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