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Les partages de Barthélémy Toguo à la Galerie Lelong expliqués par leur commissaire, Hafida Jemni di Folco

Les partages de Barthélémy Toguo à la Galerie Lelong expliqués par leur commissaire, Hafida Jemni di Folco

04 octobre 2021 | PAR Yaël Hirsch

L’artiste camerounais Barthélémy Toguo est au cœur de l’actualité, avec son Désir d’humanité au musée du quai Branly et Kingdom of Faith au centre d’art La Malmaison de Cannes. Jusqu’au 10 novembre la Galerie Lelong & Co à Paris propose en outre l’exposition Partages, inspirée par la commissaire Hafida Jemni Di Folco. Une nouvelle série à la fois forte et fragile, signée de la couleur bleue que Toguo a inventée et dont il a ouvert la licence à tous. Visite privilégiée en compagnie de l’artiste et de sa commissaire… 

Les partages de l’humanité avec l’Afrique pour port

Dans la grande salle élégante de l’étage de la galerie de la rue de Téhéran, nous avions donc rendez-vous avec les « Partages » de l’humanité. Au centre, une grande installation revisite le mythe camerounais d’une divinité qui punit la nuit, avec de grandes chaussures ailées, celles et ceux qui ont mal agi. Inversant, le sort et mettant le Livre des partages d’Edmond Jabès en poupe d’un grand bateau de fortune aux pieds ailés et achalandé des plus belles richesses (livres, vêtements, objets), l’artiste pense ce messager divin comme un grand donateur de bonnes choses. Autour, il y a la série des Partages, peints dans ce « bleu Toguo » azuréen et généreux : des lignes qui flottent, qui séparent, mais qui lient aussi comme une grande toile, semblent bouger sans cesse autour de mains qui se lèvent, entre triomphe et attente de la manne. Ou entre des visages qui s’esquissent, chœur de survivants ou vivants très humains. C’est Hafida Jemni Di Folco qui a suggéré à l’artiste de commencer cette nouvelle série pour l’occasion, une série qui se poursuivra bien après le 10 novembre…

Partages, un dialogue entre l’artiste et sa commissaire

Le partage, c’est d’abord un livre objet chéri par l’artiste et au coeur de sa rencontre avec Hafida Jemni Di Folco qui a eu lieu à la Biennale de Busan, en Corée (où ils ont créé un projet commun), autour de la musique et du livre. De cette rencontre est née Fahrenheit 451/A Book is my hope, présentée à Dakar en 2018 : une exposition en hommage au manuscrit de Tombouctou. L’exposition des Partages est donc la suite d’un dialogue, où la troisième voix est le texte d’Edmond Jabès (1912-1991), Le livre du Partage (1987) : « J’ai proposé à Barthélémy de travailler sur Edmond Jabès car après avoir côtoyé Barthélémy longtemps, j’ai remarqué une filiation intellectuelle entre ces deux hommes ». L’un et l’autre ont en effet été marqués par un génocide, la Shoah pour Jabès, le Rwanda pour Toguo ; l’un et l’autre ont quitté leur pays ; et comme le rappelle Hafida Jemni Di Folco, l’un et l’autre sont africains  : « Edmond Jabès est un auteur d’origine égyptienne, donc africain, et il me semblait intéressant de le ramener à l’histoire de l’Afrique ». 

Des partages encore aiguisés par le confinement

Alors qu’on peut littéralement noyer son regard dans ces dix tableaux à l’encre sur toile qui parlent de l’humanité que nous avons en partage, Barthélémy Toguo explique qu’au cœur de l’exposition, il y a adjoint des œuvres qui résonnent fort pour lui, notamment la série des autoportraits réalisés en plein confinement à l’Atelier Calder, à Saché, isolé au cœur de la Touraine. Avec la limite du kilomètre imposé lors du confinement, Barthélémy Toguo s’y est retrouvé dans une grande solitude et Hafida Jemni Di Folco n’a pas pu lui rendre visite. Le résultat est une série d’autoportraits de face, de petite taille, dans des couleurs ocre, à l’intimité expressionniste et percutante. Des œuvres où l’on pourrait peut-être imaginer une filiation avec le grand artiste cubiste ami et interlocuteur privilégié d’Edmond Jabès, Max Jacob. À les regarder, on prend mieux la mesure (et la taille) de la libération et de l’envie de connexion que reflètent ces Partages. « Qu’est-ce que le partage ? À qui s’adresse-t-il ? Comment reçoit-on le partage ? Est-ce une obligation ? Lorsqu’on regarde le champ des confinements et des vaccins, on se retrouve face à des questionnements qui ont tout leur sens », explique Hafida Jemni Di Folco. 

L’Afrique natale : départ et arrivée des Partages 

Enfin, dernière série à se joindre à l’installation, les collages et citations qui, autour de vieilles cartes postales coloniales, présentent la situation de la ville camerounaise de Bilongue, permettent d’ancrer au port cette exposition et de lui donner une projection politique forte. Les partages de Barthélémy Toguo ont lieu depuis l’intérieur du Cameroun et de l’Afrique pour nous parler des bleus et des libertés que nous pouvons mettre en commun. 

Pour une visite virtuelle de l’exposition, c’est ici. 

visuels : Installation : photo Fabrice Gibert, Partage V et Partage VII, encre sur toile © Barthélémy Toguo/Courtesy Galerie Lelong & Co. and Bandjoun Station

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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