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La galerie Raphaël Durazzo ouvre avec une exposition qui réunit des plasticiens allemands contemporains

La galerie Raphaël Durazzo ouvre avec une exposition qui réunit des plasticiens allemands contemporains

10 avril 2022 | PAR Yaël Hirsch

Raphaël Durazzo inaugure sa galerie éponyme, en lieu et place de la mythique Galerie du Cirque, qui appartenait à Pierre Cardin, 23, rue du Cirque. L’exposition inaugurale s’intitule Germany et réunit des plasticiens allemands qui se sont posé la question de leur identité après la Seconde Guerre mondiale. Rencontre avec un marchand d’art autodidacte, qui réunit des artistes pour poser des questions essentielles. 

De la finance aux expositions 

Raphaël Durazzo bonjour, pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste votre métier ? Comment êtes-vous parvenu à l’ouverture d’une galerie ?

J’ai commencé dans la finance, il y a une dizaine d’années puis je me suis reconverti dans l’art. Je m’ennuyais, car la finance n’était pas mon monde. Au fil des rencontres, je me suis dit qu’il était enfin possible de faire ce que je voulais dans la vie. C’est ainsi que je me suis improvisé marchand d’art. C’est au fil des conversations avec des marchands, artistes, collectionneurs que j’ai réalisé que cela était possible. Je m’y suis mis, j’ai créé ma boîte et, pendant dix ans, j’ai travaillé depuis chez moi en conseillant, en achetant et en vendant des tableaux. Puis, tout simplement, je me suis de plus en plus spécialisé sur certains artistes et courants qui me correspondent plus. En parallèle, j’ai monté pas mal d’expositions. Très vite, j’ai réalisé une première exposition au Koweït. Je ne sais toujours pas comment ! Aujourd’hui, monter une exposition au Koweït me paraîtrait être quelque chose d’insurmontable.

Mais à l’époque, tout paraissait tellement possible, que cela devenait réalisable. En jouant sur les contacts, le réseau, par exemple pour le Koweït. Je connaissais quelqu’un qui possédait une galerie là-bas, j’appelais un artiste, un curateur et je me retrouvais à faire une exposition. J’ai fait la même chose à Genève et j’ai organisé deux expositions caritatives à Paris. Aussi en partenariat avec le Rotary Club… Puis j’ai arrêté d’organiser des expositions, pour pouvoir me consacrer pleinement au métier de marchand. Le désir des expositions est toutefois resté. Il fallait se faire une raison, Paris change. De plus en plus de galeristes s’installent ; depuis que Londres est sortie de l’Europe, les regards se tournent vers la capitale française. Le paysage est complètement bouleversé et le moment de faire quelque chose de différent est peut-être arrivé. Ainsi, j’ai voulu montrer un peu mieux mon travail : pouvoir accueillir des collectionneurs dans un lieu où je crée des expositions, je me suis fixé comme objectif de monter une galerie. La galerie que je fais, c’est un modèle que l’on ne voit peut-être pas assez à Paris. C’est aussi quelque chose qui me frustre un peu…

Quel type d’expositions réalisez-vous ? Avez vous toujours été spécialiste d’art contemporain ?

Ce sont des expositions orientées sur des thèmes particuliers, autour de sujets qui me tiennent à cœur. Par exemple, je réalise ma première exposition sur l’Allemagne. Il faut savoir que j’ai toujours œuvré sur l’après-guerre, jusqu’à aujourd’hui en tout cas. Je dis « jusqu’à aujourd’hui », car je suis assez ouvert dans ce que je suis prêt à envisager. Comme je réfléchis au fil des rencontres, l’opportunité de faire autre chose ne s’est pas encore présentée. 

Un lieu d’échange chargé d’Histoire

La galerie se situe rue du cirque, êtes-vous tombé amoureux du lieu ? Comment avez-vous décidé d’exposer ici ?

Le quartier Matignon est le quartier où, en ce moment, tous les collectionneurs ouvrent ; c’est un peu l’équivalent du Mayfair à Londres. C’est intéressant pour un collectionneur que toutes les galeries, tous les marchands soient regroupés sur un même lieu. Prendre la voiture ou le métro n’est pas toujours l’idéal pour un collectionneur. Quand l’ancien propriétaire du lieu, M.Garda est décédé, j’ai expliqué mon projet de faire une galerie. Il fut un temps où une galerie existait à cet emplacement ; cette nouvelle a été pour moi une aubaine. C’est une rue qui a beaucoup d’histoires, marrantes et artistiques, qui est très bien située dans ce petit carré d’or de galerie ; à côté de Bristol, de La Réserve… Je trouve que le lieu a beaucoup de charme. J’aimerais avoir un lieu qui ressemble à un appartement. Tout ce que j’ai pensé, jusqu’à aujourd’hui, s’est tissé au fil des rencontres. Je voudrais que ce lieu soit un reflet de tout ce cheminement, de cet accomplissement. Un lieu où l’on puisse venir boire un verre, prendre un café le matin, que le collectionneur puisse vraiment prendre le temps de s’assoir et de discuter. Ce que je conseille, ce que je vends et défends, ça intéresse beaucoup les collectionneurs qui sont dans l’échange, qui viennent pour discuter. Voilà comment j’ai pensé à cet endroit et à la galerie. 

Pensez vous faire expositions collectives regroupant plusieurs artistes ? Où pensez-vous représenter également certains artistes de manière individuelle ?

Je souhaite présenter, explorer des sujets ; initier une réflexion ou présenter les œuvres sous un angle qui change du quotidien des petites galeries. J’essaye souvent de faire à une petite échelle ce que réussissent à présenter des grands musées. 

Décliner le mythe allemand

Pourquoi commencer pour cette première exposition inaugurale d’avril 2022, sur le thème de l’Allemagne ? Et en présentant des artistes qui s’interrogent sur leur identité…

Je me suis intéressé aux artistes allemands un peu par hasard. Au fil des découvertes, j’étais en train de présenter des œuvres à un client puis je me suis rendu compte que tous les artistes que je montrais étaient allemands. Évidemment, un effet de mode se dessine autour des artistes allemands, on entend aussi beaucoup parler d’artistes américains, d’artistes français… J’avais vraiment un prisme clair sur l’Allemagne, sans vraiment le faire exprès. À chaque fois que je détaillais ou expliquais l’œuvre d’un artiste, j’en revenais toujours au même point. Je perçois peut-être l’histoire allemande comme un juif. Ce qui m’intéresse, c’est le travail qu’ils ont fait, après la guerre, sur eux-mêmes, sur leur identité. Ce sont des personnes qui ont grandi dans un système excessivement cohérent, système qui affirmait : L’Allemagne est une immense nation, parfaitement cohérente dont l’histoire se déroule de façon logique ; avec la mythologie allemande, les grandes tribus allemandes, le Saint-Empire romain germanique… Je schématise énormément, mais voyez-vous Goethe, Wagner, ainsi que le troisième Reich et la supériorité de la race aryenne, cela s’inscrit dans une forme de logique. Ils se sont retrouvés obligés de faire face, à deux titres, à l’échec de cette logique. D’abord parce que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité à ma connaissance, un peuple ne pouvait pas être amnésique. Entre les nouveaux médias, et l’occupation de leurs pays, ils avaient l’image directe des conséquences de cette idéologie. Et en même temps, on le leur rappelait en permanence puisque l’occupation alliée et le gouvernement qui s’est installé se sont retrouvés obligés de le présenter comme un échec. Donc ils construisent leur identité sur une défaite. Mais en plus de cela, comme ce n’est jamais tout à fait possible d’effacer ce qu’on était, ils construisent leur identité en palimpseste sur leur identité précédente. Au lieu d’effacer le mot, ils le barrent, on lit encore leur identité « Allemagne » en dessous, mais on le lit à défaut de mieux. 

Il y a des œuvres de Richter, de Baselitz, de Beuys, comment voit-on au travers de ces trois artistes différents cette réécriture après la rature ?

Chez Baselitz, par exemple, on va montrer des héros immenses, carrés forts, dans cette fameuse forêt allemande omniprésente dans leur identité, mais avec des têtes rapetissées, toutes petites. On va trouver des paysages allemands décomposés, déstructurés, retournés, comme si le sujet était en permanence présent et qu’il est impossible d’en faire une totale abstraction. Mais, l’abstraction existait malgré tout. Le principe de Baselitz est de garder le motif en supprimant la figuration, c’est une façon d’expliquer : « l’Allemagne en moi est toujours là, mais je parle d’autre chose ». Quant à Richter, il représente son oncle érudit. Mais dans ce beau costume, cet oncle qui se battait pour la grandeur de l’Allemagne, l’image est floue, effacée, on ne peut pas tout à fait la voir. Il en va de même pour sa tante adorée qui a été mise à l’écart par les nazis… Concernant l’artiste Polke, je n’ai pas forcément souhaité le mettre en avant. Il y a chez lui une réaction, ce n’est pas un néo-expressionniste comme les autres. Il est dans une veine beaucoup plus « pop ». Mais il y a une réaction vis-à-vis du conservatisme de la société allemande. C’est une façon de définir l’identité, mais c’est moins dans ce sujet d’identité d’avant et après-guerre. Dans ces sujets là, on peut aussi citer Kiefer qui en parle en permanence. La monumentalité de l’architecture fasciste, il évoque la guerre en permanence, il parle d’ésotérisme… L’œuvre de Lüpertz que je présente représente Parsifal. On traite le mythe allemand en permanence, mais on le retraite, on lui fait face, on le défigure, on le décline. 

Dans l’après-guerre il n’y a rien d’anodin

Vous avez également des artistes un petit peu moins connus, certes immenses, vous me parliez de l’assistante de Baselitz…

Ah oui, ça, c’est génial ! Quand j’ai appelé les États-Unis, je cherchais une femme pour contraster un paysage très masculin… ce qui est quand même dommage. J’étais un petit peu incrédule, il y avait forcément une femme qui produisait à cette époque quelque chose d’intéressant, mais personne ne le mettait en avant. J’ai fini par rencontrer Christa Dichgans, assistante de Baselitz,  qui propose une œuvre très « pop ».  Elle y dénonce par exemple les excès de la société de consommation. Avec des amoncellements de jouets, d’objets de consommation, ces dépenses inconsidérées, ces vêtements accumulés… Et moi, voyant cette pile de vêtements, je pense à Auschwitz… Alors il paraît que elle, non, il paraît qu’elle exprimait quelque chose sur la société de consommation en particulier. J’ai du mal à y croire. Quand on s’exprime sur l’après-guerre, on ne peut pas parler de quoi que se soit sans avoir à l’esprit, consciemment ou non, quelque chose d’autre. Quand on grandit et vit parmi les débris de la ville dans laquelle on a évolué, avec les images de ces tas d’objets, de vêtements et de corps, dans les camps ; et que l’on finit par représenter des jouets amoncelés, collés, les uns contre les autres, je ne pense pas que cela soit anodin.

L’un des plus grands artistes du XXe siècle 

Manque-t-il un artiste dans cette exposition que vous auriez aimé présenter ? 

Non. Enfin, il y en a un que j’aurai peut-être, que je ne suis pas sûr d’avoir. Il s’agit de Thomas Schütte et j’aurai beaucoup de peine si je ne l’ai pas. C’est lui aussi un artiste très important. Il a 70 ans, parle beaucoup d’identité allemande. Il traite le brechtisme d’une façon unique, de telle sorte qu’aucun autre plasticien ne le fait. Par exemple : « Il représente le père Patrie dans une toge très élégante et, lorsque vous observez de plus près, il s’agit d’une camisole de force, qui lui a retiré ses bras ». Il présente également des soldats qui sont grands, forts, le drapeau planté, mais en se penchant plus en détail, vous constatez qu’ils ont les pieds figés dans le sable, qu’ils sont en train de s’enfoncer. Thomas Schütte est, je pense, l’un des plus grands artistes du XXe siècle, j’espère que j’aurai la chance de le présenter. Je lui ai fait parvenir de jolies lettres, j’attends sa réponse. 

Le cheminement des expositions

Les artistes vous font-ils passer directement les œuvres ? Ou passez-vous par des galeristes ? 

Cela dépend. J’ai des œuvres qui m’ont été confiées par des collectionneurs, par d’autres marchands, également par certaines successions d’artistes. Ainsi que par des studios, des ateliers.   

Avez-vous une idée des prochaines expositions ? Ou procédez-vous étape par étape ?

Je prépare, pour cet été, quelque chose d’un peu moins pointu où seront présentés tous les artistes que j’ai l’habitude de vendre. Dans l’esprit d’un « summer show » un peu plus léger. Et, à la rentrée, j’aimerais réaliser un projet sur la théorie de la couleur à travers le XXe siècle qui passe par les déclinaisons d’un certain nombre d’artistes. Par exemple: Kandinsky, Albers… Dans différents contextes et les manières dont cela a été traité au cours des différentes époques. 

visuels :  

Gerhard Richter (1932, Dresde), Sans titre, 1984, Huile et aquarelle sur papier, Dim. : 13 x 17,9 cm

Christa Dichgans (Berlin,1940-2018), Feuerwehrhaufen, 1972, Acrylique sur toile, Dim : 80 x 80cm

André Butzer (Stuttgart, 1973), Aribert Heim, 2005, Huile sur toile, Dim. : 250 x 200cm

Anselm Kiefer (Donaueschingen, 1945), The Argonauts (Die Argonauts), 1980, [Plane 1980], 2014, Dim : 15.5 x 45.7 x 36.7 cm

Georg Baselitz (Deutschbaselitz, 1938), Sans titre, 2012, Encre et aquarelle sur papier, Dim. : 99 x 70 cm

(c) Galerie Durazzo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Dame blanche de Quentin Zuttion
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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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