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Yu-Ichi Inoue, calligraphe expressioniste

Yu-Ichi Inoue, calligraphe expressioniste

18 juillet 2018 | PAR Laetitia Larralde

Cet été, dans le cadre de la saison Japonismes 2018, la maison de la Culture du Japon nous propose de nous essayer à la calligraphie japonaise en découvrant un artiste passionné et possédé par son art.

 

La calligraphie japonaise n’est pas un art facile à appréhender pour un public non japonais. Le sens du caractère chinois nous échappe, ainsi que les codes classiques et souvent complexes inhérents à tout art japonais. C’était donc un défi pour la MCJP et pour la Fondation du Japon de proposer une exposition monographique sur un grand calligraphe, Yu-Ichi Inoue (1916-1985), et un évènement inédit en France.

Mais l’œuvre d’Inoue est tout sauf classique et impénétrable. Instituteur, étudiant pour devenir peintre, Inoue a commencé la calligraphie dans les années 1950 et ne s’est jamais arrêté. En relation avec des artistes aussi bien japonais qu’européens, tels que Soulages ou Alechinsky, il a reconsidéré son art d’un point de vue des avant-gardes, libérant ainsi sa pratique des conventions traditionnelles. Le résultat en est des œuvres très expressives d’un point de vue graphique, qui transmettent des émotions, des histoires, même sans comprendre le texte.

Le travail d’Inoue se décompose en grands ensembles : les calligraphies ichijisho (composées d’un seul caractère chinois), les petits formats associant texte court et dessin, les tamojisho (calligraphies à nombreux caractères), les yuige (stances testamentaires des moines zen bouddhistes) et les kotobagaki, calligraphies au fil des mots.
Ses ichijisho reposent sur des caractères chinois soigneusement choisis tant pour leurs qualités symboliques qu’esthétiques, toujours en lien avec l’expérience d’Inoue, ses goûts, son quotidien, sa philosophie. Dessinés en très grands formats, d’un trait d’un très gros pinceau, en quelques secondes et sans possibilité de repentir, elles font preuve d’une énergie incroyable, d’un processus créatif impliquant le corps et le mental tout entiers. Développés en lien avec les mouvements abstraits d’après-guerre, dans une recherche constante tant sur le papier ou l’encre que sur la forme, ce qui pourrait sembler de la plus grande simplicité au premier abord recèle des profondeurs surprenantes.

Elles aussi sur des grands à très grands formats, les calligraphies tamojisho dénoncent la société de consommation du Japon d’après-guerre et expriment la consternation de l’artiste de voir l’humanité s’acheminer vers sa déchéance. Sa pièce maîtresse Ah! L’école primaire de Yokokawa est une description poignante de la nuit de bombardements de Tokyo par l’armée américaine en 1945 qui tua des milliers de civils sans aucune distinction, dont l’école où il enseignait qui brûla, piégeant plus de mille hommes, femmes et enfants. Il fut le seul survivant de cet épisode d’une violence absurde. Le texte commence en kanji dans une forme d’écriture classique mais bascule rapidement, comme sous le poids de l’émotion, vers un langage plus parlé où les kanji se mélangent aux hiragana. Le papier est couvert d’encre, de caractères irréguliers, de ratures, de tâches, et il s’en dégage une urgence de témoigner, une rage, donnant à cette calligraphie une impression chaotique d’être au milieu de l’attaque.

Peu à peu Inoue s’éloigne de la calligraphie traditionnelle qui n’utilise pas les syllabaires japonais, alors qu’ils sont profondément ancrés dans la société et le quotidien japonais. Mais ce n’est pas pour autant qu’il abandonne les caractères chinois. Les œuvres de la fin de sa vie témoignent que tous les caractères utilisés au Japon ont leur place dans la calligraphie contemporaine, dans un équilibre entre tradition et modernité. Dans une démarche principalement axée sur l’idée de transmission, Inoue utilise les kanji pour ses stances testamentaires, à portée plus « officielle », et les hiragana pour ses calligraphies de contes et poèmes, donnant un aspect plus intime, introspectif, à ses textes de petits format écrits au crayon conté. Malgré sa faiblesse physique, ces dernières œuvres démontrent une frénésie de création dans la pression du crayon, les ratures qui ne l’empêchaient pas de continuer à écrire.

Par cette sélection de 76 œuvres, cette monographie de Yu-Ichi Inoue ouvre une brèche dans le monde de la calligraphie japonaise pour les amateurs non japonais, qui permet une approche de cet art par des œuvres à fort potentiel graphique. Et après deux mois à Paris, l’exposition sera reprise au musée Toulouse-Lautrec d’Albi à partir du 29 septembre.

Yu-Ichi Inoue, 1916-1985, la calligraphie libérée
Du 14 juillet au 15 septembre 2018
Maison de la Culture du Japon à Paris

visuels : 1- affiche de l’exposition / 2- Yu-Ichi Inoue © UNAC TOKYO, photo Tokio Ito / 3- Yu-Ichi Inoue, Muga A, 1956 © UNAC TOKYO, photo Tokio Ito / 4- Yu-Ichi Inoue, Ah ! Yokokawa Kokumin-gakkô, 1978 © UNAC TOKYO, photo Tokio Ito / 5- Yu-Ichi Inoue, Yuige, 1982 © UNAC TOKYO, photo Tokio Ito

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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