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Youssef Abdelké à l’IMA : l’acte de résistance d’un artiste syrien

Youssef Abdelké à l’IMA : l’acte de résistance d’un artiste syrien

25 novembre 2018 | PAR Claudia Lebon

Une importante donation de Claude et France Lemand vient enrichir la collection du musée de l’IMA, nous permettant de découvrir un grand nombre d’artistes modernes et contemporains du monde arabe. Parmi ces 1300 œuvres, le trait expressif et engagé de Youssef Abdelké dont les troublantes vibrations dirigent notre attention sur les tourments de la Syrie.

Sollicité par les musées libanais, américains et britanniques, le collectionneur et galeriste Claude Lemand a choisi de léguer ces œuvres à la France, le seul grand pays qui selon lui, reconnaît l’existence d’un “Monde arabe”, sans distinction religieuse. Professeur d’université libanais exilé au début de la guerre, Claude Lemand noue rapidement un lien très fort avec ce pays. Il y rencontre sa femme, France, et ouvre sa galerie d’art à Paris en 1988, 16 rue Littré. Engagé très tôt dans la promotion de la jeune création arabe, cette donation est le fruit de nombreuses rencontres, à la fois artistiques et amicales.

Vous commencerez certainement par le septième étage où s’affiche la diversité de la création dans le monde arabe avec des œuvres réalisées de 1969 à 2014. De l’abstraction à l’hyperréalisme, 23 artistes, peintres, photographes et sculpteur, nous offrent des imaginaires divers où se mêlent mysticisme, érotisme, social et politique. Nous ne pouvons que nous attarder devant la très sensuelle Libanaise sur la plage de Hussein Madi (1994) où les lignes élégantes, courbes et ciselées qui dessinent des formes voluptueuses nous rappellent le tracé élégant de la calligraphie arabe. Ainsi, l’écriture sacrée vient marquer la pointe de ses seins, de ses doigts, de ses cheveux et une audacieuse ligne de fuite plonge notre regard dans ce triangle de lumière ciselé entre ses jambes croisées. L’égyptien Salah Enani nous donne à voir La Solidarité (1985) qui s’organise dans les quartiers populaires du Caire : les hommes en bleu de travail se font la courte échelle pour atteindre les sommets, à savoir les lèvres de ces femmes aux longs cous penchés vers eux et aux bras roses nus, porteurs d’amour.

C’est un peu plus bas, au sixième étage, que l’univers artistique de Youssef Abdelké trouve une nouvelle visibilité. Né à Kameshli en 1951, capitale du Kurdistan syrien, l’artiste qui passa une bonne partie de sa vie en prison ou en exil forcé, a toujours revendiqué la dimension engagée de son art. Avant de se tourner vers la gravure et la peinture, il se lance dans la caricature, un domaine auquel il consacre une thèse et différents ouvrages retraçant l’histoire de la pratique en Syrie et dans le monde arabe. Après trois années d’emprisonnement sous le régime de Haffez El-Assad, pour avoir rejoint le Parti communiste syrien, il est contraint à l’exil et se réfugie à Paris où il obtient un doctorat en Arts plastiques. Amnistié vingt-cinq ans plus tard, il rentre dans son pays natal et assiste à la répression violente de la révolution syrienne en 2011. Toujours très engagé, il affirme son soutien à la démocratie et au pluralisme revendiqués par la révolution en signant une pétition écrite par des intellectuels syriens en 2013. Cet acte le conduira dans les prisons de Bachar El-Assad d’où il sera libéré un mois plus tard, grâce à une campagne internationale.

A l’Institut du Monde arabe, l’œuvre de Youssef Abdelké se décline en une vingtaine de tableaux. Dans une première série de pastels et collages, les Figures (1987-1994), l’artiste détourne son univers spirituel en représentant une trinité profane, celle de la religion de la guerre. Le Christ est ici un général moustachu, aux traits simiesques ou porcins, représenté aux côtés de son âme damnée et d’une femme aux seins nus et au regard vide. Comme le Pantocrator des icônes byzantines, il nous fait face et lève la main droite : ce geste censé nous enseigner “la vie éternelle” est ici clairement tourné en dérision. Par un jeu de transparence qui laisse apparaître le corps grossier sous l’apparat du costume et transforme les motifs des habits en tâches malsaines sur des bras putrides, c’est bien l’hypocrisie et le voile des apparences sociales qui sont ici dénoncés. Les pieds richement chaussés sont détachés des corps et la tête, elle aussi isolée, montre un œil toujours fermé, refusant de voir ce qu’il vaut mieux cacher.

Quelle splendeur que ces immenses Natures mortes au fusain qui exposent la mort et le martyre de la Syrie par un symbolisme puissant et une simplicité déroutante. Le trait précis et réaliste de Youssef Abdelké dessine un cœur transpercé, un cactus éventré, des fleurs de papier froissées ou un pinceau cloué où aucune goutte de peinture n’apparaît. Le bulbe d’oignon déraciné n’a d’autre choix que d’élancer ses feuilles vers le ciel pour se libérer de son cadre étroit. Sur un damier, un oiseau mort gît, allégorie du sacrifié au profit du jeu de la guerre, ou de l’artiste qui a fait l’erreur de vouloir jouer…

Une autre part essentielle de l’œuvre de Youssef Abdelké est sa série de Nus qui font poser de majestueuses et délicates Soudanaises et Syriennes à partir de 2013. Assises de trois quarts, la tête haute et le menton levé, elles nous rappellent parfois ces portraits de reines posant au milieu de leurs richesses. Ici absentes, le dénuement ne les prive pas d’une très grande dignité soulignée par une mise en valeur des bustes et des visages de ces femmes, allégories de leurs terres massacrées, libertés guidant leurs peuples tourmentés…

Dans ces œuvres très sombres, une faible lumière apparaît comme celle d’une bougie, symbole de la conscience, peut-être de l’espoir. L’artiste Youssef Abdelké nous offre un bel exemple de résistance par l’art, lui qui en 2005, organisait une exposition-manifeste pour la liberté à Damas.

Et poursuivez cette quête de liberté au cinquième étage avec l’exposition consacrée à l’Oiseau-Qui-N’existe-PasLorsque Claude Aveline, homme de lettres et intellectuel proche du Front populaire, publie ce poème en 1950, il eut la judicieuse idée de commander aux artistes une série de portraits de son oiseau imaginaire. Aujourd’hui, c’est sa petite fille, France Grésy-Aveline, épouse Lemand, qui élargit cette volière avec de nouvelles oeuvres d’une vingtaine d’artistes. Livres peints, sculptures et peintures, l’oiseau fantasmé qui sommeille en chacun prend forme dans des univers fantasmagoriques colorés et ludiques.

Institut du Monde arabe, 1 rue des Fossés Saint-Bernard Paris 5. Jusqu’au 10 mars 2019.

Visuels © Claudia Lebon © Institut du Monde arabe

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