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Voyage sur les routes du Japon

Voyage sur les routes du Japon

24 juillet 2019 | PAR Laetitia Larralde

Partez à la découverte du Tokaido au Musée Guimet sur les traces d’un Japon rêvé et disparu avec une collection d’estampes unique.

Chaque année, le Shogun devait présenter ses respects et des cadeaux à l’Empereur. Le premier, chef militaire du Japon, résidait à Edo (ancienne Tokyo) et le second, chef religieux, se trouvait à Kyoto. Le shogunat avait fait construire cinq routes reliant Edo formant le Gokaido, dont la plus connue était le Tokaido, la route de la mer de l’Est, qui reliait Edo à Kyoto. Longue de cinq cents kilomètres et se parcourant en deux semaines, elle constituait un enjeu politique et social majeur dans le Japon de l’époque Edo.

Permettant une circulation plus aisée dans l’île principale, ces routes se sont ponctuées d’étapes pour permettre le repos et le ravitaillement. Autour des auberges, des villes se sont développées, ainsi que le commerce et le tourisme. Ces routes étaient cependant très surveillées, dans un but défensif, ainsi la construction de ponts pour franchir les rivières était interdite, aussi bien que le transport des armes. De plus, afin de contrôler les seigneurs qui avaient l’obligation de vivre un an sur deux à Edo et laissaient leur famille « en otage » quand ils rentraient sur leurs terres, la circulation des femmes sur les routes était très restreinte.

Un album rare

Le musée Guimet a récemment acquis un album d’estampes exceptionnel. Il avait appartenu à Victor Segalen, médecin sinologue et archéologue. Cet album, probablement assemblé en leporello en France à la suite de l’achat des estampes par Segalen au début du XXème siècle, rassemble deux cents estampes d’artistes majeurs du milieu du XIX ème siècle. Parmi elles, cent soixante-six sont des vues remarquables du Tokaido, commandées par le Shogun en 1863 pour les offrir à l’Empereur.

L’album, dont les images ont été recoupées, faisant disparaître certains des sceaux, forme une suite aléatoire (car montée sans suite logique) de quarante et un mètres, dont on peut en admirer dix dans l’exposition. Parmi la quinzaine d’artistes, on peut noter la présence d’Utagawa Kunisada, Hiroshige II, Toyohara Kunichika, Kawanabe Kyosai ou encore Utagawa Sadahide. Cet ensemble, qui est le plus important au monde à l’heure actuelle, est dans un état de préservation incroyable. Les scènes se succèdent dans des couleurs plus éclatantes les unes que les autres. Les étapes de la procession du shogun s’enchaînent dans des cadres variés, en ville, sur la route ou dans une ville relais, entrecoupées de scènes de bord de mer ou de paysages bucoliques ou montagneux.

Cinquante-trois stations du Tokaido

Associé à cette représentation seigneuriale du Tokaido, on trouve rassemblées dans la rotonde du musée la totalité des estampes d’Utagawa Hiroshige (1797-1858) de sa série des Cinquante-trois stations du Tokaido. Prêtées par la fondation Jerzy Lescowicz, les cinquante-cinq images du maître (cinquante-trois stations, le départ du Nihonbashi à Edo et l’arrivée au pont Sanjo à Kyoto) sont toutes des premières éditions immaculées. Commandées en 1833-34 par l’éditeur Hoeido suite à un voyage d’Hiroshige sur la fameuse route en 1832, cette série sera un succès tel que le regard sur l’estampe, jusque-là considérée comme un art mineur, en sera profondément modifié.

Hiroshige, pour qui le sujet est presque obsessionnel, nous entraîne à sa suite sur la route qui accumule les points de vue spectaculaires. Mais plutôt que des images purement descriptives, il recompose les paysages, choisit les saisons, s’inspire de l’abondante littérature que le Tokaido a suscité. Les guides de voyage sont alors très en vogue au Japon depuis le XVIIème siècle, alliant images, cartes et indications sur la nourriture, les auberges, les sites ou l’artisanat, tels que ceux présentés dans l’exposition.

Hiroshige prend une certaine distance avec le factuel pour créer des paysages archétypaux. Tout en décrivant les particularités du Tokaido comme les moyens de transport, la vie quotidienne ou les dangers du voyage, il s’autorise une certaine licence artistique dans ses mises en scène. Son utilisation de la perspective occidentale et du tout nouveau bleu de Prusse (dit bleu de Berlin au Japon) participe au succès sans équivalent de ces estampes. Sans le savoir, Hiroshige capte l’image d’une société, d’une façon de vivre qui ne tardera pas à disparaître avec la fin du shogunat et l’accession au trône de l’Empereur Meiji en 1868.

Pour compléter ces chefs-d’œuvre, on admirera les estampes dites à deux pinceaux où Utagawa Kunisada reprend des paysages d’Hiroshige en leur ajoutant en premier plan des scènes de genre pour lesquelles il est renommé. La superposition donne une lecture différente du paysage, tout en enrichissant les personnages souvent citadins d’un contexte poétique.

Du manga d’hier au manga d’aujourd’hui

Ne manquez pas la carte blanche au quatrième étage du musée offerte à Mr. et à Pharrell Williams, soutenue par la Galerie Perrotin. Hokusai appelait ses dessins manga, et c’est dans un univers manga contemporain et apocalyptique que nous sommes propulsés par cette œuvre immersive. Avec pour message que les enfants sont l’espoir de l’humanité pour sauver la planète du désastre écologique qui l’attend, l’accumulation kawaii de néons, peintures et sculptures n’est pas si naïve qu’il n’y parait.

Le musée Guimet nous propose deux visions du Japon qui semblent diamétralement opposées mais qui au final se complètent, entre voyage rêvé et rêve d’avenir.

 

Sur la route du Tokaido – chefs-d’oeuvre de la collection Leskowicz
Du 10 juillet au 7 octobre 2019

Carte blanche à Mr. et Pharrell Williams, A call to action
Du 10 juillet au 23 septembre 2019

Musée national des arts asiatiques – Guimet – Paris

visuels : Cinquante-trois relais du Tokaido – Utagawa Hiroshige (1797-1858) Japon, époque d’Edo, vers 1833-1834 Editeur : Takenouchi Magohachi (Hôeidô) Impression polychrome nishiki-e, format oban horizontal (env. 25 x 36 cm) – Fondation Jerzy Leskowicz, collection Leskowicz © Fondation Jerzy Leskowicz
1- Mishima, la brume matinale (12e vue)/ 2- Hara (14e vue)/ 3- Yui, le col de Satta (17e vue) / 4- Yokkaichi (44e vue) / 5- Kyôto, le pont Sanjô (55e vue)

 

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Laetitia Larralde
Architecte d'intérieur de formation, auteure de bande dessinée (Tambour battant, le Cri du Magouillat...)et fan absolue du Japon. Certains disent qu'un jour, je resterai là-bas... J'écris sur la bande dessinée, les expositions, et tout ce qui a trait au Japon. www.instagram.com/laetitiaillustration/

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