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Vingt nuances de diable au Casino Luxembourg

Vingt nuances de diable au Casino Luxembourg

13 février 2021 | PAR Yaël Hirsch

Prolongée jusqu’au 6 juin 2021, l’exposition L’homme gris est une invitation à penser le diable tout en nuances avec une vingtaine d’artistes contemporains au Casino du Luxembourg 

C’est donc une figure familière qui est conviée au Casino du Luxembourg, si familière peut-être qu’on ne l’identifie pas tout de suite. A la suite de sa thèse sur cette question, le commissaire Benjamin Bianciotto propose de penser le diable non pas avec des cornes, une queue et une gueule rouge et fulminante, mais plutôt comme le petit homme gris de la nouvelle d’Adelbert von Chamisso, Peter Schlemihl.

Un simple alter ego en gris

D’ailleurs, en haut de l’escalier du Casino, à l’entrée de l’exposition, c’est un bonhomme certes gris, mais familier et avec chapeau melon qui nous accueille : rien de moins de Jan Fabre avec la photo Will Dr Fabre Cure You ?. A l’étage, le pentagramme est partout : aussi bien dans les œuvres d’Elodie Lesourd que dans la scénographie qui fait circuler selon cette forme très symbolique, et pousse l’œil à multiplier les dimensions et les distances pour voir et se pencher. La première salle mêle les photos crues de Gisèle Vienne aux revenants de stylo de Sindre Foss Skancke et l’on passe par l’art brut et symbolique de John Urho Kemp avant d’arriver au Piss Satan d’Andres Serrano. Beaucoup moins connu que son Piss Christ de tous les scandales, mais doté d’une ambiguïté peut-être encore plus gênante. Un clin d’œil au marché et au pari faustien de l’art avec Christoph Büchel, qui a vendu sa participation à Manifesta sur eBay, et nous changeons de lieu.

Pentagramme et symboles

La grande salle est découpée en pentagramme et le petit homme gris y prend des couleurs pour se parer d’un visage de femme dans les papiers peints macabres de Iris Van Dongen et les poupées gisantes de Gisèle Vienne. Une performance de Ragnar Kjartansson, Satan is real, donne un tour hippie au parcours, tandis qu’on découvre un Tony Oursler plus anthropologique que celui que l’on connaissait et qu’on se plonge dans le travail presque enfantin mais tout aussi sulfureux de David Tibet. Les masques de Jan Fabre d’un côté et les inclusions de Bianca Bondi de l’autre nous laissent percevoir du mal dans des objets très quotidiens. La performance et les peintures d’Alex Bag nous agitent, tandis que les nuits collées de Julien Langendorff et les enquêtes macabres de Darja Bajagi? nous mettent réellement mal à l’aise.

La banalité du mal

Mais l’angoisse prend encore une autre dimension avec la commande par Christine Borland d’un buste classique en plâtre de Mengele à plusieurs artistes, à partir de deux photos et de descriptions. Voici l’ange de la mort pompier et célébré mais jamais sous les mêmes traits. L’homme est plus que double, selon le titre de cette œuvre de 1997, et l’on passe les simples limites de la psychose moderne chez Kafka, Dostoïevski et leurs univers pleins de doubles. L’on finit par la multiplicité des formes de visages déformés au crayon par Jérôme Zonder dans ses multiples Pierre-François, pour finir par nous poser la vraie question : si le véritable homme gris, c’était nous ? Une question lancinante qui ramène à la banalité du mal…

visuels :  affiche officielle / visite de l’exposition © YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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