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« Une brève histoire du futur » ouvre sa première partie le 11 septembre à Bruxelles

« Une brève histoire du futur » ouvre sa première partie le 11 septembre à Bruxelles

11 septembre 2015 | PAR Yaël Hirsch

Projet pharaonique mené de concert par le Louvre (ouverture de la deuxième partie le 24 septembre à Paris) et les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, L’exposition 2050 s’inspire de l’essai de Jacques Attali Une brève histoire du futur (Fayard 2006). A Bruxelles, elle propose une lecture de notre temps et de ce qu’il ouvre comme portes et trappes à travers les œuvres de 70 plasticiens. Cette balade critique dans les ressorts de notre temps part du 11 septembre et passe part l’art pour créer une « prise de conscience » politique. Un projet ambitieux et des œuvres époustouflantes, même si, 10 ans après la publication du livre de Jacques Attali, certaines pistes d’explications du « futur » nous semblent sortis des gonds de notre temps de mutation si rapide.

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C’est donc un 11 septembre, date symbolique qu’il en est qu’ouvre cette exposition ambitieuse. A la conférence de presse du 10 septembre 2015, Jacques Attali. l’exposition elle-même a su libérer sa structure des 5 points posés par l’essai, préférant développer le thème de l’avenir autour de 8 thèmes. Mais le temps et l’espace inauguraux sont bien communs : pour le temps, il s’agit du déclin de l’empire américain, suivant l’écroulement des Twin Towers. Réactivé en direct par les bandes de caméras de surveillance de l’époque rediffusées en temps réel (œuvre de Wolfganf Staehle), brouillé aussi (Photo de Hiroshi Sugimoto), le signal du 11 septembre ouvre la possibilité d’un monde polycentrique et dangereux (monumentale sculpture d’un Babel carnavalesque et totalitaire par Jake and Dinos Chapman).

Ainsi, si la dernière des 9 cité-centres du monde, Los Angeles est posée au début de l’exposition comme la ville que l’invention du microprocesseur en 1971 a rendue centrale, selon Attali, cette position dominante est remise immédiatement en cause dans une mégalopole mélangée et difficile à cartographier (Metropolis de Chris Burden et magnifiques photos de Burtinsky). Le polycentrisme met en cause les nations, leurs drapeaux (Mark Napier, Sara Rahbar) et la possibilité de tenir des cartes claires (Boetti, Mona Hatoum).

Le libre-marché à tout crin entraîne une perte de sens et en réaction des addictions et des sur-consommations (salle très réussie où l’on retrouve des sculptures et installations déroutantes sur l’obésité (John Isaacs), la drogue (Arman), les denrées (Gursky a prêté son fameux diptyque 99 cents) et le trafic (Michael Wolf).

Dans ce contexte, la « planète en danger » est évoquée en deux espaces différents assez difficiles à interpréter à la veille de la COP 21 (Fleur de Lys, par HeHe). L’empire du marché prend chez Attali et dans l’exposition le visage d’un capitalisme sauvage prévu par Andy Warhol avec des exclus (magnifique photo de SDF bruxellois par Andres Serrano).

Mais tandis que l’exposition s’enfonce dans les thèmes des réseaux de pouvoir et du complot des riches (Mark Lombardi, Josh on and futurefarmers), la question si actuelle de la difficulté de fixer ou donner une valeur aux choses n’est évoquée que par le billet de Aaron Kobin & Takashi Kawashima, repixélisé à la main pour un salaire de misère et revendu des milliers de fois le prix de la main d’œuvre aux enchères…

Le polycentrisme (et la technologie ?) ouvrent vers un futur proche qui est à la fois celle de l’utilisation de la matière humaine par l’homme (oreille greffée de Stelarc, propagation de maladies par Mikhal Rovner) et d’un « hyperconflit » volontiers religieux (All you need is love d’Eugenio Merino juxtapose les trois textes des monothéismes et leur accole le mot ove, mais l’installation est sous verre par mesure de précaution). On finit l’exposition sur l’évocation de cette hyper-guerre menée par des enfants (Marie-Jo Lafontaine) et qu’on peut emmener dans ses valises, griffées Vuitton ou non (Gregory Green).

Heureusement, les commissaires et Jacques Attali ont voulu bouger les consciences et ne pas (trop) les démoraliser: On trouve quelques piques de « positif » dans les 70 œuvres présentées. Notamment un projet de lampe solaire humaniste par Olafur Eliasson et une section finale d’utopies où l’on retrouve David Lachappelle, Thomas Ruff, Joseph Kosuth, un message positif d Mark Tichner et une architecture colorée de Kingelez.

Il y a des pièces absolument centrales et magnifiques dans cette exposition. Des œuvres vraiment bouleversantes et qui, en effet, nous provoquent dans notre rapport au monde d’aujourd’hui et dans la vision que nous voulons avoir pour celui de demain. Néanmoins, si le projet de cette expo 2050 est de nous prouver qu’avant les économistes, ce sont les artistes qui sont les gardiens de nos sombres temps, la grille de lecture appliquée à ces œuvres pose certains problèmes. A la conférence de presse Jacques Attali a dit n’avoir « pas changé un mot » du livre pour préparer l’exposition, car « tout se passe comme prévu » (l’essai date de 2006!). A la conférence de presse, Michel Draguet, Dominique De Font-Reault, Jacques Attali et Jean de Loisy on tous parlé du lien entre Palmyre et le 11 septembre 2001. Pourtant l’on n’arrive pas à se convaincre qu’il s’agisse exactement de la même chose. Il y a dix (ou quinze ans, puisque le référent est le 11 septembre), on pensait encore l’avenir en fonction de la fameuse « fin de l’histoire » qui était surtout celle de la guerre froide, avec le triomphe sans alternative du marché et de l’Empire américain. Si certaines questions qui se posaient sont encore là aujourd’hui (transhumanisme, terrorisme, bioéthique, environnement), les fameux microprocesseurs de Los Angeles et le numérique pourraient bien être en train de remettre en cause le marché triomphant et sans merci que Attali (et l’exposition) décrivent.

Dès lors, penser en termes de prix, d’exploitation et de valeur-travail n’est peut-être pas la meilleure manière d’envisager l’avenir. A l’heure où se durcit « softpower » de détenir les serveurs qui gardent les « données » qu’une humanité n’est plus capable de calculer avec un cerveau humain, les centres se recomposent peut-être et l’avance technologique passée de la Californie semble décisive pour l’avenir. Malgré la présentation d’imprimantes 3D et un sympathique appareil où l’on peut laisser en gif une commentaire sur l’expo, on a du mal à y reconnaître la confusion et l’angoisse d’un présent en mutation si rapide. Dès lors, il est également difficile de réagir pour prévenir l’avenir que cette « Brève histoire du futur » nous dépeint. Reste à décomposer le projet et à suivre l’intuition forte que chacune des œuvres de ces grands artistes des années 1970 à nos jours nous parle tellement de questions d’aujourd’hui que les futurs possibles s’y dessinent aussi.

Une aventure à suivre jusqu’au 4 janvier 2016 aux Musées Royaux des Beaux arts de Bruxelles et à partir du 24 septembre au Louvre.

Visuels 

HeHe. Fleur de Lys (2009) — © HeHe courtesy Aeroplastics, Jerome Jacobs , Bruxelles
David LaChapelle. Gas Shell (2012) — © David LaChapelle Studio courtesy Jablonka Maruani Mercier Gallery
Stelarc. Ear on Arm (2006) — © Nina Sellars
Hiroshi Sugimoto. World Trade Center (1997) — © Hiroshi Sugimoto. Courtesy of Gallery Koyanagi
autres visuels : exposition et conférence de presse (c) YH

Infos pratiques

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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