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Un art parsemé d’archives

Un art parsemé d’archives

01 mai 2014 | PAR La Rédaction

« Archives des rêves », « Nouvelles histoires de fantômes »… De nombreuses expositions font dialoguer l’art et l’archive – quelle soit historique, personnelle ou artistique –, l’art et le passé.

L’archive soulève un rapport de justification, d’amplication du sens d’une œuvre d’art par un rapport revendiqué au réel, au passé. Autrement dit, la mention « tiré d’une histoire vraie » posée sur un film ou un livre éveille la curiosité, suscite l’intérêt. Mais pourquoi ? Il paraît troublant de penser que dans l’art, là où tout est possible, là où les oiseaux peuvent parler et où les vers de terre tombent amoureux des étoiles, on peut trouver des choses réelles, qui arrivent ou sont arrivées à des personnes qui ont existé. Pourquoi serait-ce plus intéressant ? Qu’est-ce que l’archive apporte à l’œuvre d’art ? Prenons l’exemple de Sophie Calle : cette artiste contemporaine est une des grandes spécialistes de l’art autobiographique, elle montre des textes illustrés de photographies qui racontent des passages très intimes de sa vie, de ses amours, de ses peines. Elle provoque une étrange fascination car « elle rend le spectateur complice de son intimité sans qu’il puisse s’y soustraire » (Alfred Pacquement). Sans qu’il puisse s’y soustraire, la présence de la réalité (donc de l’archive) dans l’œuvre d’art pouvant faire automatiquement passer le spectateur au statut de voyeur. L’archive est une trace du passé, elle apporte une connaissance qui est autre chose qu’une contemplation esthétique : elle est informative. Pour mieux comprendre cette notion d’archive, et voir à quel point elle est présente dans le domaine de l’art, explorons quelques expositions actuellement à l’affiche.

Tout d’abord, il nous faut parler des Archives des rêves au Musée de l’Orangerie (à découvrir jusqu’au 30 juin) : le mot « archives » fait ici référence à des trésors artistiques rarement montrés, en raison de leur extrême fragilité. Conservés dans les réserves inaccessibles ou presque du Louvre, enfin (!) on nous donne à voir les dessins des plus grands artistes (du moins c’est ce que sous-entend très fortement le titre, qui choisit soigneusement ses mots en employant « archives » au lieu de « dessins »). Il est vrai que face à un dessin, on se sent étrangement plus proche de l’artiste que face à toute autre forme d’art. Le spectateur est au plus près du geste, de la ligne, on imagine le doigt et l’outil : l’aspect de l’« archive » se retrouve bien dans la contemplation du dessin. En histoire de l’art, l’étude des croquis préparatoires d‘une œuvre est très humaine : on observe les hésitations, les recherches, les ajouts. Le dessin semble aussi plus modeste, plus multiple… Cette exposition est intéressante pour notre discours plus par son titre finalement que par son contenu, révélant ainsi une image de l’archive comme la trace humaine de l’artiste, plus fragile, mais aussi peut-être plus émouvante… Plus près de ses rêves.

La Maison Rouge présente jusqu’au 11 mai L’Asile des photographies : c’est l’histoire de la réunion d’un historien – Philippe Artières – et d’un artiste – Mathieu Pernot – autour d’un projet commun, travailler avec les archives de l’hôpital psychiatrique de Picauville (alors que ses vieux bâtiments sont sur le point d’être détruits). Ainsi, sur les murs impeccablement blancs du musée, on regarde des photographies à n’en plus finir, anonymes, vaguement datées, accompagnées de quelques installations et photos de Mathieu Pernot. Les images d’archives sont mises en valeur comme des œuvres d’art. Il y a une volonté très forte dans le choix scénographique d’aligner archives et œuvres de Mathieu Pernot, de les assimiler comme un même discours sur un même sujet. À la fin de l’exposition, des photographies en couleur de kermesses à l’asile sont projetées sur les murs, en diapositives : c’est intéressant car le procédé paraît assez ringard, on imagine les photos de vacances projetées sur le mur du salon pour frimer face aux copains de papa et maman… L’effet est désuet et donc moins muséal, moins snob, plus humain, et colle d’avantage avec le sujet de la vie d’un asile à travers ses photographies. Il y a donc plusieurs manières d’exposer l’archive pour l’élever au rang d’art : un arrangement esthétique est obligatoire. L’archive n’échappe à la mise en scène… Elle est donc, d’une certaine manière, faussée. L’information n’arrive pas de manière brute mais détournée et mise au service d’une certaine vision. Ici, le point de vue est assez nostalgique, avec l’exposition de beaucoup de portraits, d’anciens papiers d’admissions et autres exercices d’écoliers. L’humain est au cœur de l’archive, tout comme il apparaît en transparence dans la très impressionnante installation de Mathieu Pernot, Le Dortoir des agités (2010-2014) : quatre matelas tordus sur des lits en fer. On ressent la douleur, les cris, les griffures… On se rend compte qu’en fait,  que l’image soit d’archive ou œuvre d’art, elle est avant tout le départ d’un discours, d’un imaginaire.

L’exposition de Georges Didi-Huberman et Arno Gisinger au Palais de Tokyo, Nouvelles histoires de fantômes (jusqu’au 7 septembre) montre un autre genre d’archives. Georges Didi-Huberman est philosophe et historien de l’art ; en 2010, il a conçu une exposition appelée Atlas qui était un écho au grand atlas d’images de l’historien Aby Warburg. Toutes ces images dialoguaient entre elles pour faire apparaître « les problèmes les plus fondamentaux de la culture occidentale ». L’exposition a évolué et est maintenant exposée dans un magnifique espace du Palais de Tokyo, où elle est accompagnée de photographies d’Arno Gisinger. Ces photographies – projet appelé Atlas, suite – sont des images prises dans le cadre de l’exposition Atlas telle qu’elle avait été présentée en 2011. Ainsi, la situation actuelle de Nouvelles histoires de fantômes ressemble à des poupées russes imbriquées : la première version était l’atlas de l’atlas d’Aby Warburg, et les photos de Arno Gisinger se font l’atlas de cet atlas d’un atlas. Le résultat est un ensemble d’images sensibles, à la fois réflexion sur l’art mais aussi sur la mémoire : les photographies rappellent la mémoire d’une version passée de l’exposition actuelle, pouvant suggérer à la fois la pérennité et les changements d’un même travail. Quant aux multiples images choisies par Georges Didi-Huberman (que l’on regarde depuis un balcon comme si on regardait la mer, pour ensuite passer à pied entre leurs projections), elles constituent un véritable voyage dans un puzzle kaléidoscopique, qui semble être à l’image de la mémoire de notre culture intime : si nous devions voyager dans les archives de notre mémoire, nous pourrions faire la même chose que ce qui est proposé, être au centre de dizaines de souvenirs d’images, puis se rapprocher d’une, qui rappellerait l’autre, puis l’autre etc. Si Georges Didi-Huberman parle plutôt d’un discours collectif (autour d’un sujet bien précis, à savoir « l’énergie que les survivants déploient autour de leurs morts »), il est clair que toutes ces images utilisent le même aspect que des images d’archive, à savoir un aspect illustratif dont le sens se développe et change pour servir un nouveau point de vue, et ce grâce à une nouvelle mise en scène…

Les mêmes questionnements concernant l’accumulation apparaissent avec l’exposition de Douglas Gordon au Musée d’art moderne de la ville de Paris (jusqu’en décembre 2014) où des dizaines de télévisions posées les unes sur les autres présentent toutes les œuvres vidéo de l’artiste. Les images dialoguent donc entre elles. Ici l’archive est donc contenue dans l’aspect total de l’installation, qui veut représenter toute l’œuvre vidéo de l’artiste, qu’elle soit passé ou plus récent… pour former finalement une œuvre totale, globale.

Pour finir et conclure, parlons de l’exposition La Disparition des lucioles qui aura lieu du 17 mai au 25 novembre à la prison Sainte-Anne à Avignon : toute une partie sera consacrée aux documents d’archives de la prison (présentés de manière historique) accompagnés du témoignage d’une ancienne prisonnière… L’archive sera alors au comble de ce qu’elle représente, c’est-à-dire la vibrante parole du passé pour décrire ce qui a été. À cela, seront associées une installation vidéo de Miroslav Balka et des oeuvres de Christian Boltanski (nous pourrions nous en vouloir de ne le citer que maintenant dans un article sur l’art et l’archive !). Boltanski a su faire de l’archive une œuvre d’art, il a complètement aboli sa parole informative (en allant jusqu’à enfermer dans d’osbcures boîtes de fer son contenu, le rendant donc inaccessible) pour en faire l’emblème du passé, quelque chose d’assez inquiétant mais d’invisible.
Le contenu de l’archive est nécessairement mis au service d’un point de vue, si ce n’est carrément d’une mise en scène qui le modifie complètement. Certes, l’archive ajoute quelque chose d’humain à l’œuvre d’art, cette dernière peut nous parraître plus familière… Mais n’oublions jamais que l’archive est au service d’une impression, d’un point de vue. Au final, il est très beau d’observer comment le passé et le présent peuvent se conjuguer dans une même œuvre… Ainsi Sophie Calle raconte peut-être sa vie passée, mais surtout, elle nous raconte des histoires passionantes !

Maïlys Celeux-Lanval

visuels : « Le Dortoir des agités », Picauville, 2010, installation réalisée et photographiée par Mathieu Pernot sur le site de l’hôpital / affiche la disparition des lucioles / photos archives du rêve, un état du ciel et douglas gordon : YH

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La Rédaction

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