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« Tintoret, naissance d’un génie » au musée du Luxembourg : théâtral !

« Tintoret, naissance d’un génie » au musée du Luxembourg : théâtral !

07 mars 2018 | PAR Géraldine Bretault

S’il fallait un prétexte pour s’offrir une telle exposition, c’est celui du 500e anniversaire de la naissance de Tintoret… que l’on ne peut que déduire de divers documents, faute d’archives plus précises ! Le ton est donné, les incertitudes sont reines, mais alors quelle maestria

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Le commissariat de l’exposition a été confié à Roland Krischel, assisté de Michel Hoffmann, que l’on connaît pour ses brillantes analyses sur le XVIe siècle vénitiien. Un siècle entraperçu à travers cette présentation de l’œuvre de jeunesse de Tintoret, qui décline les différents supports picturaux de l’époque : tableaux de chevalet, mais aussi coffrets de cassoni (coffres ), plafonds de palazzi de patriciens, portraits d’apparat, nus féminins, études pour le décor in in situ des grandes scuole de Venise.

Nous avons apprécié que le parcours soit émaillé d’une ou deux toiles d’autres peintres, à bon escient, lorsque la comparaison avec la source ou l’influence permet d’éclairer une audace stylistique du Tintoret. Telle une sage Nativité de Santacroce transfigurée par un jeune Tintoret, qui n’en oublie pas la leçon de Titien au passage. L’ombre du grand maître vénitien du début du siècle plane en effet sur les débuts du jeune apprenti. D’emblée chez le jeune homme, il est clair que le colorito vénitien l’a emporté sur le disegno (le dessin) : tout est fait ici pour nous désorienter, nous tournebouler les sens. À peine nous-sommes-nous remis du déséquilibre et des disproportions de Jésus parmi les docteurs, que les clameurs de La conversion de Paul nous attendent, accentuées par le tambour crevé au pieds du cheval hennissant.

Une peinture théâtrale, donc, dans des formats souvent monumentaux, que la scénographie nous permet d’apprécier pleinement : réinventant l’articulation du parcours dans un espace somme toute assez réduit, la scénographie permet de beaux dégagements, autorisant des circonvolutions devant les toiles pour mieux en apprécier les effets perspectivistes. À cet égard les panneaux octogonaux peints pour le plafond d’un jeune patricien sont renversants (!) : Tintoret s’y inspire nettement du palazzo du Te à Mantoue, peint à fresque quelques années auparavant par Giulio Romano. Un tel tour de force, que c’est désormais Titien qui prend modèle sur Tintoret et lui répond dans la sacristie de la Salute, à Venise….

À mesure que nous progressons dans les salles, les cartels sèment le malaise ; quand ils ne comportent pas de (?), le nom diverge carrément avec celui inscrit sur le cartouche métallique du cadre du tableau. Tel ce portrait anciennement attribué à Annical Carrache et revenu dans le giron de Tintoret. De fait, les commissaires jouent la carte de l’honnêteté : les déductions savantes ont leurs limites, et ils sont parfois réduits à émettre des hypothèses, sans certitude. Elles ont le mérite d’exister, et surtout de mieux nous faire comprendre le fonctionnement d’une bottega au XVIe siècle, bien éloigné de la vision de l’artiste autonome que nous conservons aujourd’hui. La thèse développée par Roland Krischel dans la salle consacrée aux effets théâtraux, par exemple, nous convainc : si les personnages semblent presque intrus dans ces toiles, c’est parce que le décor architectural, très puissant, est sans doute de la main de Tintoret, (également décorateur pour le théâtre), exécuté à titre d’expérimentation, qui aurait demandé à son collaborateur, le fameux Giovanni Galizzi, d’y ajouter des personnages pour tenter ensuite de les vendre sur un marché de l’art naissant.

Enfin, après une salle plus érudite consacrée au fameux paragone, comparaison entre les arts très prisée dans les milieux artistiques de l’époque, et qui nous révèle la passion du Tintoret pour Michel Ange, un dernier éblouissement nous attend dans la salle consacrée aux nus féminins : Tintoret est un des premiers grands sensualistes, pour qui la concupiscence n’a d’égale que la débauche d’empâtements dont il couvre prestement la toile. Les sens nous emportent, avant de devoir déjà quitter cette Venise ensorcelante…

« Environ à la même époque travaillait à Venise, où il vit encore, un peintre nommé Jacopo Tintoret qui prend plaisir à cultiver tous les arts et en particulier la musique, jouant lui-même de divers instruments. Tout ce qu’il fait plaît mais, dans le domaine de la peinture, c’est un être extravagant, capricieux, prompt et résolu, le cerveau le plus terrible qu’ait jamais connu cet art. »
Tintoret, décrit par Vasari en 1568

Visuels : ©
Autoportrait, vers 1547
Philadelphie, Philadelphia Museum of Art
Don de Marion R. Ascoli et du Marion R. et Max
Ascoli Fund en honneur de Lessing Rosenwald,1983
© Philadelphia Museum of Art
L’Adoration des mages, vers 1537-1538
Madrid, Museo Nacional del Prado
© Museo Nacional del Prado, dist. Rmn-GP /
image du Prado
L’Enlèvement du corps de saint Marc par les chrétiens, 1545
Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique
© Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique,
Bruxelles / photo J. Geleyns / Ro scan
Le Péché originel, vers 1551-1552
Venise, Gallerie dell’Accademia
© Archivio fotografico Gallerie dell’Accademia, su
concessione del Ministero dei beni e delle attivita
culturali e del turismo – Museo Nazionale Gallerie
dell’Accademia di Venezia, Venise

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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