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« Take Care », une exposition qui vous veut du bien

« Take Care », une exposition qui vous veut du bien

04 juillet 2019 | PAR Bénédicte Gattère

Visible encore ce mois de juillet, l’exposition de la Ferme du Buisson intitulée Take Care nous parle d’amour, de rage et de résistance(s). De résilience et de douceur surtout. Exposition collective invitant de jeunes artistes à s’exprimer autour de la notion de soin et de souci des autres, elle offre de belles pistes de réflexion.

Laakkuluk Williamson Bathory, Timiga nunalu, sikulu (My body, the land and the ice), 2016, vidéo HD, courtesy de l’artiste

L’exposition Take Care se présente comme résolument politique. Il s’agit pour sa curatrice, Christine Shaw, directrice de la Blackwood Gallery (Ontario, Canada), de donner à voir les liens qui se tissent dans nos sociétés et qui sont source de joie, de réconfort, d’empowerment. Ce sont les liens qui nous permettent tout simplement de tenir bon, comme on le voit dans la vidéo Lumapit Sa Akin, Paraiso (Comme to Me Paradise) de l’artiste Stephanie Comilang mettant en scène les travailleuses domestiques philippines. L’espace du rez-de-chaussée qui accueille cette vidéo est équipé d’immenses coussins qui permettent à tout un chacun de plonger dans ce Hong-Kong de science-fiction : Paraiso est un drone qui transmet les messages de ces femmes qu’elles envoient les unes aux autres ou à leurs proches. Trois écrans non moins immenses cernent le spectateur et l’invite à se laisser happer dans un univers dont il ne saisit pas immédiatement tous les codes.

En pendant de cette vidéo, celle de l’artiste inuit Laakkuluk Williamson Bathory, intitulée Timiga nunalu, sikulu (My body, the land and the ice) vient questionner le visiteur sur ses préjugés concernant la nudité, les corps différents mais aussi l’attrait pour un exotisme fantasmé des cultures dites « autochtones ». Enregistrement d’une performance, on retrouve comme un écho de cette vidéo avec celle d’Ari de B., figure parisienne du voguing, au sein de l’installation évolutive de Raju Rage, à l’étage. Sous le titre d’ « Under/Valued Energetic Economy », le projet au long cours invite à puiser dans différentes ressources pour se construire sa propre identité, émancipée des diktats du patriarcat, du capitalisme ou du racisme. On peut aussi bien venir y lire la poétesse américaine Audre Lorde, célèbre figure du Blackfeminism, que celui qui se définit lui-même comme trans-philosophe, Paul B. Preciado, auteur d’Un appartement sur Uranus. On y trouve également le manifeste « Self-care » de Kyla Harris, imprimé sur un tablier, – détournement d’un objet lié aux tâches domestiques et au care que les femmes fournissent, en général au détriment de leur propre bien-être. On y découvre des commandements aussi savoureux que : « Commence avec de l’amour. Reste hydraté·e. Interroge-toi. Tous les jours. » ou bien encore « Deviens ta·ton·tes meilleur·e·s parent·e·s pour toi-même. Choisis d’investir en toi-même. Aie toujours un goûter sur toi. Ne deviens pas irrité·e par la faim » etcætera, etcætera…

À l’étage également, un dessin imprimé sur le mur entier d’une salle met à l’honneur les travailleuses du care, celles qui prodiguent le healthcare (les soins en matière de santé), l’eldercare (les soins aux personnes âgées) et le childcare (éducation et garde des enfants). Il se déchiffre comme une immense fresque historique des combats pour les droits de ces femmes. Le collectif Kwentong Bayan Collective qui l’a réalisé s’attache ainsi à réécrire l’Histoire, non plus du point de vue des dominant·e·s mais des dominé·e·s. Enfin, le parcours se termine sous la charpente du bâtiment, dans un très bel espace, avec la projection de l’installation vidéo multi-écrans de l’artiste britannique Steven Eastwood.

The Interval and The Instant d’Eastwood est une sorte d’acmé de Take Care. En effet, on y voit filmé en temps réel les moments de la dernière année de vie de trois malades traités en soins palliatifs. Pendant un an, l’artiste s’est fait observateur de l’unité de soins de Mountbatten sur l’île de Wight en Angleterre. On accompagne dans ce triptyque le personnel hospitalier et la famille qui se pressent autour des malades. Dans ces images, des plans rapprochés le plus souvent, on se touche et on est constamment touché. Jusqu’aux derniers instants, auxquels le spectateur assiste. Mais jusque dans la mort, on voit que les autres nous accompagnent, de leurs gestes, de leurs paroles. Le lien est sans cesse maintenu, par l’attention porté à autrui. C’est la leçon qu’on peut tirer de cette exposition, l’une des premières en France à traiter ouvertement de la question du care. Elle vaut donc le détour pour cette raison, bien évidemment, mais aussi pour la découverte d’un panel de neuf jeunes artistes interdisciplinaires venus du Canada et du Royaume-Uni principalement, pour la plupart encore jamais exposés dans l’Hexagone.

 

Informations pratiques :

Centre d’art contemporain

de La  Ferme du Buisson

allée de la Ferme – 77186 Noisiel

du mercredi au dimanche de 14h à 19h30.

Entrée libre.

 

Visuel : ©Laakkuluk Williamson Bathory, capture de la vidéo Timiga nunalu, sikulu (My body, the land and the ice), courtesy de l’artiste

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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